22 avril, fin d'une époque

Publié le par Ofek

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Merci qui ? L'étendue de la défaite de Jean-Marie Le Pen (10,44 % des suffrages) n'a pas été saluée par les processionnaires d'avril 2002. Il est vrai qu'ils auraient dû féliciter Nicolas Sarkozy : une incongruité pour ceux qui assurent retrouver, dans le tombeur de l'extrême ­droite, l'avatar lepénisé.
Le « tout sauf Sarkozy » soudera donc, au moins jusqu'au 6 mai, une gauche mêlant trotskistes et démocrates-chrétiens. Mais une telle coalition hétéroclite peut-elle réformer la France ?
 
Que le PS s'agace du score (31,18 %) de Sarkozy est compréhensible : un homme ayant serré la main de George Bush et montré de l'intérêt pour l'économie de marché aurait dû, théoriquement, être battu, sans même que soient rappelées ses positions, forcément nauséeuses, sur la défense de l'identité française et de la nation.
Mais les Français, qui viennent de renvoyer à ses lubies la gauche antilibérale et immigrationniste, n'obéissent plus à la pensée manichéenne.
 
Le 22 avril a sonné la fin d'une époque : celle des idéologues et de leurs rappels à l'ordre.
Cela fait plus de trente ans qu'ils empêchent de décrire le réel et contestent les évidences. S'inquiéter, par exemple, de la décadence française revenait à être désigné réactionnaire.
Or, cette semaine, 66 % des sondés considèrent que leur pays est effectivement en déclin.
Les Français, tous réacs ? Le cauchemar des bonnes consciences.
 
Le voile se lève, s'il en était besoin, sur les procédés d'inti­midation de ces « humanistes ».
Ainsi, le député socialiste Éric Besson, qui vient de rejoindre Sarkozy, a-t-il expliqué lundi comment le PS avait décidé de diaboliser le can­didat de la ­droite : « Il fallait, pour espérer le battre, le caricaturer afin qu'il fasse peur. »
Le procédé, relayé par les médias connivents, est uti­lisé depuis des lustres contre ceux qui contestent les leçons des clercs.
 
Cependant, 11,5 millions d'élec­­teurs ont confirmé, en choisissant le diable, qu'ils n'écoutaient plus qu'eux-mêmes.
Alors qu'une note des préfets de décembre 2004 s'alarmait : « Les Français ne croient plus en rien. Ils estiment que ce n'est même plus la peine de faire part de son point de vue ou de tenter de se faire entendre », la participation de dimanche (84 %) montre leur désir de reprendre les choses en main.
Les lyncheurs et les extrêmes viennent d'en faire les frais. Le grand nettoyage ne fait que commencer.
 
Bayrou, pari perdu
 
Le « parti central » proposé par François Bayrou est l'autre victime des premiers coups de balai.
Même si le candidat a fait un bon score (18,57 %), celui qui assurait mordicus être au second tour a perdu son pari. Les électeurs ne l'ont pas jugé seulement sur sa bonne mine et sur son voeu de dépasser les clivages.
Ils ont aussi regardé son projet. Le sien était minimal, à trop vouloir arrondir les angles, apaiser les tensions, contenter tout le monde. Ainsi font les unions arrangées, qui assèchent les idées dérangeantes.
 
La réticence de Bayrou à ad­mettre les faits, qui l'amène par exemple à voir dans le chômage l'unique responsable des diffi­cultés d'intégration des populations musulmanes, s'est confirmée mercredi. Alors que 21 millions de Français ont dit vouloir maintenir la bipolarisation, le candidat malheureux persiste à dénigrer ce « face-à-face sempiternel ». Son apparente surdité offre peu de perspectives à son nouveau parti démocrate, qu'il voit en troisième force.
 
Pour autant, son souhait, soutenu par 6,8 millions de votants, de briser les barrières entre la droite et la gauche est une méthode de travail qui devrait inspirer chaque camp.
La gauche, par exemple, devrait avoir toute sa place dans la poursuite du débat sur l'identité française et l'immigration, afin d'empêcher d'éventuelles dérives nationalistes ou xénophobes. Le désastre éducatif ou la crise de la justice sont autant de sujets qui dépassent les affrontements partisans.
 
De ce point de vue, la décision de Nicolas Sarkozy de créer, à côté de l'UMP, un pôle issu du centre et un autre issu de la gauche (Cyrille Parant, La Diagonale : de gauche... et sarkozystes !, Les Éditions de Passy), répond à la démarche du leader de l'UDF. Cependant, observer ce dernier replonger dans les combinaisons politicardes - s'il exclut de voter pour Sarkozy qu'il décrit en épouvantail, il pourrait sous conditions se prononcer pour Royal - vient contredire ses attaques anti-système et le rôle d'arbitre qu'il s'est offert.
 
La gauche modernisée ?
 
Les Français ont dit, dimanche, vouloir sortir de l'immobi­lisme imposé par les cohabitations et les recherches du consensus.
Aussi est-il surprenant d'entendre, cette semaine, Ségolène Royal inviter dans l'urgence l'UDF à rejoindre le PS, déjà soutenu par le Parti communiste, l'extrême gauche et les Verts, au nom du dépassement du « bloc contre bloc ».
Ce sont ces arrangements, illisibles et facteurs de blocages, que semblent refuser les électeurs quand ils réclament un clair affrontement droite-gauche.
 
Néanmoins, quand Ségolène Royal reconnaît, mercredi soir sur France 2, « des bonnes idées » à François Bayrou, qualifié hier d'in­fréquentable homme de droite, elle confirme leurs ­ressem­blances (bloc-notes du 16 mars).
Surtout, avec son improvisation coutu­mière, la candidate ouvre pour l'avenir une voie « très audacieuse » à une « rénovation profonde » du PS, qu'elle avoue implici­tement n'avoir su mener jusqu'à présent.
 
Bayrou, perdant amer et agressif, sera-t-il celui qui saura aider le PS à se fondre dans la social-démocratie ? En une semaine et dans une telle précipitation, cela semble peu probable.
Mais une révolution des mentalités, balayant le dogmatisme étatiste et antilibéral des socialistes, serait ce qui pourrait leur arriver de mieux.
La pression qu'exerce Nicolas Sarkozy sur l'issue du scrutin pourrait accélérer la prise de conscience d'une ur­gente modernisation de la gauche. Merci qui ?
 

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