Winograd : Un cauchemar qui dure

Publié le par Ofek

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Des matins comme celui-ci, on aimerait se rincer le visage à l’eau très froide pour renvoyer les personnages de son dernier cauchemar au pays des mauvais rêves et remettre pied dans la réalité. Mais l’eau coule, on rince, on lave, on frotte même, et les démons s’incrustent, jusqu’à ce que l’on réalise qu’on va bientôt manquer d’eau. C’est un matin où Israël se réveille, pour constater que ses institutions démocratiques sont habitées par des fantômes hideux, égoïstes, stupides et corrompus, et qu’elle ne dispose d’aucune réserve pour les remplacer.
 
Car c’est là que se situe l’aspect le plus navrant de cette histoire : Dan Haloutz, l’ex-chef d’état major, est parti de son plein gré ; Amir Peretz va se traîner, au pire, jusqu’aux primaires du parti travailliste, le 28 courant. Le 29, un nouveau ministre de la Défense sera désigné ; quant à Ehoud Olmert, s’il résiste à la formidable marée humaine qui exige de lui qu’il cède sa place, il pourrait agoniser sur le trône du commandeur jusqu’en août. Mois durant lequel la Commission Winograd remettra l’entièreté de son rapport. C’est l’endroit de l’article où il faut peut-être préciser que le rapport dont le juge à la retraite - et président de la commission qui porte son nom – Eliahou Winograd a rendu public un résumé, hier, ne concerne que les cinq premiers jours de la seconde guerre du Liban. Et si vous vous en souvenez, nous avions écrit que la période initiale du conflit fut la moins mal gérée, côté israélien. Le rapport sur les 28 jours suivants sera encore pire, si c’est seulement possible.
 
Question : Peretz et Olmert doivent s’en aller - Peretz et Olmert s’en iront ! - mais par qui les remplacer ?
Olmert se raccroche au soutien exprimé du président américain, qui préfère un dead man walking à Jérusalem, qui ne fait pas d’étincelles et qui ne peut refuser ce qu’on lui demande. Olmert peut compter – très temporairement – sur une majorité de députés à la Knesset, élus dans une conjoncture très particulière – le retrait forcé de Sharon – et qui savent qu’ils ne retrouveront pas leur cher siège en cas d’une nouvelle consultation.
 
Et Olmert dispose fortuitement d’un argument sensé : Si Israël se lance maintenant dans un processus d’élections anticipées, il n’y aura personne pour mettre en pratique les recommandations urgentes du rapport Winograd. Le pays souffrirait effectivement d’une période de stagnation – très hasardeuse sur le plan sécuritaire – de six à sept mois dans l’application des réformes. Alors, et pour autant qu’il n’y ait pas de décision cardinale à prendre, du genre qui nécessite la confiance du peuple et de la troupe, Olmert pourrait bien faire encore un semestre. D’autant qu’il pourrait faire appel, le 29 mai, à Ehoud Barak pour occuper les fonctions de ministre aux Armées. Avec Barak à la Kiria (le Q.G de Tsahal à Tel-Aviv, qui est également le siège du ministère de la Défense) et Gaby Ashkenazi comme chef d’état major, la sécurité du pays serait effectivement dans de bonnes mains, avec ou sans Olmert.
 
Voici pour les emplâtres, mais après ?
Winograd met en cause l’ensemble du gouvernement pour « les défaillances sévères » dans le processus de décisions durant la dernière guerre, pas seulement Olmert et Peretz.
Aux autres ministres, la commission reproche de n’avoir pas joué leur rôle de garde-fous, de n’avoir pas posé les questions qui s’imposaient, en gros, d’avoir été les témoins d’une chaîne de décisions visiblement boiteuse, et de s’être tus, d’avoir laissé faire.
Parmi les ministres visés par la critique, Tsipi Livni – l’actuelle ministre des Affaires Etrangères et vice-premier ministre -, et Shimon Pérès, qui se sent à nouveau pousser des ailes d’homme providentiel pour échapper à la maison de repos.
 
Livni… notre Ségolène à nous !
Grands sourires devant les caméras et pas grand-chose à dire. Comme si on pouvait élire à la fonction suprême une marque de rouge à lèvres.
Tsipi Livni – dont l’avantage assez rare en ce moment politique consiste à n’être visée par aucune enquête policière – a encore à prouver qu’elle possède les épaules d’une première ministrable.
 
Autre option, l’option par défaut : Bibi Netannyahou.
C’est lui qui pointe en tête dans les sondages, mais c’est lui, également, et l’électorat s’en souvient parfaitement, qui avait instrumentalisé le comité central du Likoud pour empêcher inlassablement Ariel Sharon de travailler. Et le comité central du parti de feu et regretté Menahem Begin, c’est le foyer de toutes les corruptions qui consument actuellement la maison d’Israël. C’est l’âtre du chacun à un prix, des emplois fictifs, du fricotage avec le crime organisé et des fondations qui servent à enrichir les ministres.
 
Il y a bien Ehoud Barak, un stratège brillant, autant qu’un piètre diplomate, qui avait tendance à accéder au conseil des ministres en char d’assaut. Toujours chez les travaillistes, on trouve aussi Ami Ayalon, ex-amiral puis directeur du Shin-bet, homme intègre, intelligent et bien reçu par le courant palestinien de Sari Nusseibah, auquel notre camarade Sami El Soudi adhère. Mais Ayalon manque d’expérience politique, et, ce qu’Israël recherche, c’est un jeune politicien propre, qui ait aussi de la bouteille et qui soit rompu aux escobarderies politiques.
Avec de tels critères, on trouvera le Graal et on percera les mystères de l’île de Pâques bien avant de dénicher l’oiseau rare.
 
Hier, la quasi-totalité des télévisions arabes a diffusé la conférence de presse du juge Winograd en direct, avec traduction simultanée. Ça a mis leurs téléspectateurs de bonne humeur.
S’ils savaient comment nos ministres se comportent durant les réunions importantes, ils atteindraient l’extase : certains ministres sont rivés à leur portable, envoyant des fuites aux media en direct, par sms, pour augmenter leur popularité, tandis que d’autres se contentent d’effectuer des interventions de remplissage, qui ne font pas avancer le Schmilblick d’un seul micron.
 
C’est cela, un problème de leadership, il faut jeter tout ce gouvernement au ru et l’opposition avec l’eau du bain.
Manque de chefs, de gens qui prennent leurs responsabilités et qui servent honnêtement les intérêts de leur pays. La carrière politique n’attire plus les meilleurs éléments de notre société, qui s’enrichissent davantage dans l’high-tech florissant et dans les grands cabinets d’avocats. Les moins médiocres d’entre les députés ne résistant pas à l’appel des sirènes de l’industrie, délaissent le parlement sans état d’âme pour se lancer dans une carrière privée.
 
Voilà, sans fards, où nous en sommes, moins de 24 heures après la remise du rapport Winograd.
Avec, à la tête de notre Etat, un président violeur – dans la tourmente, on avait failli oublier le sort de ce vieux satyre – et à la tête de l’exécutif, un homme qui « a fait preuve d'une grave défaillance dans la conduite des opérations, manquant de jugement, de responsabilité et de prudence » [1].
Un homme qui, de surplus, est actuellement sujet à quatre enquêtes pénales, dans diverses affaires qui apparaissent extrêmement sérieuses au conseiller juridique du gouvernement, Méni Mazouz.
 
Avec, à la Défense, Amir Peretz, qui « ignorait l'état exact de l'armée et de ses unités, alors que ses fonctions lui commandaient de connaître ces informations » et dont l'inexpérience en matière militaire a « affaibli la capacité du gouvernement à faire face à ses défis ».
 
La plus grave conclusion du rapport Winograd est cependant réservée à l’ex-chef d'état-major Dan Haloutz, « qui a agi de manière instinctive et induit les responsables politiques en erreur sur le véritable degré de préparation de l'armée ».
Un officier d’état major, dans une armée moderne, est précisément sensé refreiner son instinct pour accéder à une vision stratégique affûtée de la situation. Il s’agit d’une remarque terrible pour Dan Haloutz, qui en a pris connaissance à… Boston, où il… poursuit ses études.
 
La commission a particulièrement chargé Haloutz, affirmant qu’il a lancé Tsahal dans une guerre alors qu’elle n’était pas prête ; qu’il a fait preuve de manque de professionnalisme et d’erreurs de jugement.
Et Olmert et Peretz ne lui ont pas demandé s’il y avait des alternatives à ses plans, ils ne se sont pas souciés de savoir s’ils étaient réalisables et ce qu’Israël ferait si le tout à l’aviation qu’il prônait ne parvenait pas à nous débarrasser des lanceurs de Katiouchas.
Ce, même lorsqu’il devint évident que, trente-trois jours après le début des hostilités, les roquettes désuètes d’une poignée de demeurés islamistes continuaient à s’abattre sur le tiers nord du pays et à tuer des civils.
 
Conséquence de l’inconséquence de ce trio d’apprentis sorciers, ils ont omis de fixer des objectifs militaires clairs à l’armée, ouvrant sur des avantages politiques. Ils ont mis le commandement du front Nord devant la nécessité d’interpréter les volontés des hahamim (génies) de Jérusalem, et la partition était illisible. Ceci expliquant que ce commandement a multiplié ordres et contre-ordres aux unités combattantes, créant une indescriptible chienlit, comme nous en témoignions à l’époque depuis le champ de bataille.
 
Pendant ce temps, à la faveur de cette chienlit, les Katiouchas tombaient toujours, par milliers, enlevant la vie, inutilement, à 120 soldats et 39 civils.
 
Olmert et Peretz ont affirmé, dès hier, qu’ils ne démissionneraient pas et qu’ils se consacreraient à « remédier aux défaillances » stipulées dans le rapport Winograd.
Rapport qu’ils ont mal lu, les défaillances, ce sont eux. 
 
Notes :
 
[1] Les citations entre guillemets concernent des éléments du rapport intermédiaire de la Commission Winograd.
 
Stéphane Juffa sur Metula News Agency

Publié dans Israël

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