Pour en finir avec l'usage du terme « Palestine » (Suite)

Publié le par Ofek

La récupération du terme « Palestine » par le pan-arabisme aurait normalement dû être vouée à l’échec.
Les références étymologiques renvoient à l’hébreu, où le mot désigne l’envahisseur.
De plus, ce terme rappelle à tous les crimes commis par l’empire romain, que même les chrétiens ne pouvaient oublier.
Enfin, le terme de « Palestine » était foncièrement associé aux britanniques et aux sionistes, ce qui devait être amplement suffisant à un mouvement nationaliste arabe pour le rejeter en bloc.
Mais en dépit de toute logique, une « palestinité » a non seulement émergé, mais elle a progressivement récupéré la plus grande partie de la légitimité du mouvement hébreu de libération.
La preuve en est le soutien massif dont bénéficient aujourd’hui le palestinisme de par le monde, soutien qui tranche avec les manifestations d’hostilité envers le sionisme de la part de militants engagés dans les combats anti-colonialistes.
Le revirement sémantique opéré par les sionistes en 1947 est bien sûr pour beaucoup dans la légitimation du terme Palestine.
On ne peut impunément user et abuser du terme « Palestine » pendant plusieurs décennies pour l’abandonner juste avant l’indépendance.
 
C'est ce qui a produit immanquablement l’impression que l’entité politique nommée Israël se superposait à une réalité plus ancienne, « palestinienne ».
Il devenait ainsi aisé aux palestinistes de récupérer cette identité à la fois orpheline et autochtone, du moins en apparence.
La manœuvre de récupération ne nécessita même pas la mise en place d’un stratagème élaboré. Il suffit aux palestinistes de reprendre à leur compte l’appellation dont se défirent les sionistes.
C'est donc le volte-face subit des sionistes, se définissant au début comme palestiniens puis ensuite comme israéliens, qui est la cause directe, sinon unique, de la revendication identitaire arabe palestinienne.
Par l’adoption, même temporaire, du terme Palestine, les premiers sionistes ont conduit à une légitimation implicite d’une identité palestinienne aussi bien par le monde scientifique que par les instances internationales et l’opinion mondiale.
Face à l’aura d’objectivité dont se paraît le nom « Palestine », « Israël » devenait l’expression politique d’une revendication purement religieuse, d’essence messianique, et donc appréhendée comme irrationnelle.
Un tel transfert de légitimité n'a cessé de fonctionner depuis 1947.
 
Jusqu'aujourd'hui, le terme « Palestine » n’a point perdu de sa validité, même en Israël.
Il y est couramment employé par les historiens et les archéologues pour parler du pays des Hébreux dans les temps les plus reculés. Dans leurs publications scientifiques, ils évoquent une « Palestine de l’âge du bronze » ou encore traduisent l’expression « Talmud Yeroushalmi (Talmud de Jérusalem) en « Talmud palestinien ».
De même, l’académie israélienne des sciences édite une encyclopédie de la flore locale nommée « Flora palaestina ».
Cet usage n’est pas le reflet d’une opinion politique, mais simplement un souci des scientifiques israéliens d’user de la même terminologie que celle de leurs collègues du monde entier.
Mais un tel respect des « conventions internationales » continue à entretenir le « flou artistique » entre « Israël » et « Palestine ».
 
Si les sionistes avaient conservé l’appellation de « Palestine » après l’indépendance, il n’y aurait jamais eu de « problème palestinien ».
Mais, en contrepartie, le mouvement de libération national hébreu se serait d’un seul coup complètement vidé de sa substance.
Le piège qui s’est refermé sur le mouvement sioniste en 1947 fut posé par les premiers pionniers, à la fin du 19e siècle, de par leur utilisation erronée du terme « Palestine ».
 
Mythe
 
« Un peuple sans pays pour un pays sans peuple » ?
 
Les premiers sionistes virent dans la Bible un document qui octroyait la légitimité historique sur laquelle asseoir leur idéologie.
Or le texte biblique se situe aux antipodes de ce que peut en attendre un mouvement de libération.
En effet, la Bible fait des hébreux non pas des autochtones, mais un groupe d’émigrés dont l’origine se situe quelque par au delà de l’Euphrate, des descendants d’un émigré provenant de Mésopotamie, répondant au nom d’Abraham.
De plus, selon la théologie biblique, ces descendants d’Abraham aspirent à supplanter une population autochtone, les cananéens, et ce au nom d’une promesse divine.
D’un côté, ce mythe transforme les hébreux en une communauté de croyants dont la présence dans la « Terre Promise » est conditionnée par l’obéissance à des décrets divins.
De l’autre, avec le récit de la « conquête de Josué » qui soi-disant extermina les cananéens, les hébreux deviennent le premier peuple génocide de l’Histoire, mythe qui eut l’effet d’un véritable péché originel dans la conscience collective.
 
Mais l’archéologie ne confirme pas du tout l’historicité de la conquête de Canaan par les « enfants d’Israël », et encore moins une quelconque campagne d’extermination.
Elle démontre au contraire une parfaite continuité dans l’habitation et la culture.
 
Sous la plume de certains historiens modernes, ces hébreux se métamorphosent en « palestiniens embrassant la foi monothéiste », invitant à transposer dans un passé lointain le volte-face sémantique opéré par les sionistes : à savoir le rejet d'une identité « palestinienne » uniquement au nom d’une adhésion au judaïsme.
Car c'est le Judaïsme qui diffusa, pour ses propres besoins, le mythe d’un abandon total du pays.
Il lui était indispensable que la chute de Jérusalem fût la marque d’une punition, celle d’un dieu chassant le peuple de sa terre « en vertu de son impiété ».
Non seulement ce mythe contribua à détourner les sentiments patriotiques des hébreux en exil vers la dimension religieuse communautaire, mais encore il invita à l’indifférence (pour ne pas dire la trahison) quant au devenir des résistants hébreux qui restèrent sur leur terre, envers et contre tout.
 
Et pourtant, contrairement à ce que prétend le judaïsme, la chute du Temple de Jérusalem n’a pas du tout sonné le glas du monde hébreu.
Le tableau décrivant une désolation complète du pays après la répression romaine est imaginaire, car les hébreux ne cessèrent de se révolter contre les conquérants romains, puis byzantins.
 
Jusqu’à l’invasion arabo-musulmane, le pays était en immense majorité peuplé d’hommes vivant encore selon leurs traditions et leur culture ancestrale.
Selon ce que révèle l’archéologie, la fracture réelle, elle qui marque la désolation et la ruine des villages habités depuis des millénaires, remonte bien aux 7-8e siècles de notre ère, soit encore à l’époque de l’invasion arabo-musulmane du pays.
Pour ce qui est des samaritains, deux siècles d’occupation avaient réduit à quelques milliers une population estimée au 6e siècle à 1 millions d’âmes.
Et en 1917, les britanniques en visite à Sichem ne trouvèrent plus que 152 âmes, vivant dans les conditions infâmes d'une dhimmitude avilissante. Le sort de la population judéenne ne fut d'ailleurs pas plus enviable.
 
Ce génocide (occulté par l'historiographie moderne) s’accompagna d’une destruction massive des villages et de l’abandon des campagnes, aussi bien en Judée, en Samarie, en Galilée, dans la plaine du Sharon et à l’est du Jourdain.
Cela signifie que le pays, dans sa grande majorité, ne fut pas repeuplé par une population d’origine étrangère.
Une partie de la population a péri sous le glaive de l’envahisseur arabo-musulman, et les rescapés de ces massacres furent arabisés-islamisés de force.
Mais cela ne les transforme pas pour autant en « palestiniens ».
 
Mais en reprenant et soutenant le mythe que le pays se vida complètement de ses habitants (hébreux) après la destruction du temple de Jérusalem par les romains, les sionistes conférèrent involontairement à la population arabophone une identité distincte de la population hébreue, et par conséquent un droit à l’autodétermination.
Ce « vide » fut immédiatement comblé par la propagande palestiniste qui, grâce à l’usage anachronique du terme « Palestine» par les historiens, convertit d’un seul coup les conquérants arabo-musulmans en autochtones.
Même la dimension islamique du pan-arabisme y trouva son compte, puisque Abraham est affublé par les historiens du poil de chameau du « bédouin arabe », tandis que Jésus est désormais nommé dans les églises, non plus « Jésus le galiléen » mais « Jésus le palestinien ».
 
Mais c’est alors que se pose un nouveau problème, celui du débat théologique entre juifs et musulmans pour savoir à qui exactement la divinité a « octroyé la terre promise ».
Bien entendu, un tel débat est sans fin.
 
Les récits bibliques alimentent la confusion idéologique par encore bien d’autres voies.
Par exemple, le mythe d’Abraham a engendré l’idée d’un « cousinage » entre hébreux et arabes.
En effet, les rabbins du Talmud nommèrent tous les nomades comme des descendants d’Ismaël, l’aîné des enfants d’Abraham.
Ce mythe est lui même si bien ancré dans les consciences qu’il empêche de voir dans l’invasion arabo-musulmane du pays des hébreux autre chose qu’une simple « querelle de famille ».
Il est un autre domaine où le mythe du cousinage a particulièrement bien prospéré : la linguistique.
Afin de classer ensemble des langues reconnues comme apparentées (l’hébreu, l’akkadien, l’araméen, l’arabe, le gue’ez et l’amaharique), les linguistes ont inventé un concept, celui des langues dites « sémitiques ».
L’idée que des locuteurs de langues apparentées sont ethniquement proches engendra le concept de « peuples sémites».
Né dans le contexte de la linguistique, ce concept est naturellement venu « confirmer » le mythe du cousinage entre hébreux et arabes.
Mais il n’est question ici que d’une pure fiction. Par exemple, la parenté linguistique entre le roumain et le portugais ne démontre aucun « cousinage » entre les roumains et les portugais.
 
Plus généralement, l’homogénéité des langues dites indo-européennes n’implique pas pour autant une parenté ethnique entre les celtes, les scandinaves, les latins, les grecs, les arméniens, les perses, les afghans et les indiens. Le mythe d’une race indo-européenne sur lequel se sont construites les théories raciales d’avant-guerre a éclaté à la lumière des recherches récentes.
L’idée d’un « peuple sémite » n’est pas moins une chimère que celle d’un « peuple indo-européen ».
Mais curieusement, elle a la vie longue. Il est vrai que l’idée d’un « fond sémite » octroie aux arabes une antériorité qui a tout pour appuyer leurs revendications d’autochtonie.
 
Les linguistes ne se sont pourtant pas fourvoyés lorsqu’ils ont remarqué la proximité entre l’hébreu et l’arabe.
Cependant, leur classification faisait abstraction de toute dimension historique, non seulement dans l’émergence de ces langues, mais encore dans leur expansion géographique.
Alors que l’hébreu est une langue « première », qui émergea en Qedem, c'est-à-dire, au Pays du Levant, il y a plus de 7 000 ans, l’arabe est une des plus récentes langues dites « sémitiques ». Elle prit sa forme définitive, dite « classique », durant la première moitié du premier millénaire de notre ère. Cette origine tardive en fait une langue dérivée.
 
En fait, l’arabe est un mélange d’araméen (la langue traditionnellement parlée au nord du pays des hébreux), d’hébreu et des dialectes sabéens (parlés par les populations du sud de la péninsule arabique, l’actuel Yémen).
Contrairement à l’hébreu ou à l’araméen, l’arabe est en réalité une langue composite.
C’est pourquoi elle ne reflète aucune identité ethnique, même à l’origine, c’est à dire bien avant la conquête arabo-musulmane.
La parenté linguistique entre hébreu et arabe ne peut en aucun cas alimenter le mythe d’une parenté ethnique, celle d’un prétendu « peuple sémite ».
 
L’extrapolation de l’usage du terme « sémite » pour désigner non plus une famille de langues mais bien un « tronc racial commun » prit son impulsion à la fin du 19e siècle, à une époque où florissait en Europe un « racisme scientifique ».
Le type racial « sémite » fut opposé au type racial « indo-européen » dans maints ouvrages.
Bien que le racisme scientifique s’est éteint après la Seconde Guerre Mondiale, il a laissé des séquelles. En effet, le terme « sémite » continue à être employé jusque de nos jours pour désigner un type racial particulier.
Ce point se trouve clairement révélé par l’usage de son corollaire : l’antisémitisme, terme décrivant un comportement raciste envers un « type sémite » (bien évidemment imaginaire) qui serait commun à la fois aux hébreux et aux arabes.
Il est évident que l’usage du terme antisémitisme a renforcé à sa manière le mythe du « cousinage ».
Grâce à lui, les conquérants arabes purent se donner l’apparence de victimes.
Les « juifs », quant à eux, n’eurent plus de choix que de défendre la cause arabe, et ce au nom d’une communauté de destin face à « l’antisémitisme ».
Enfin, il a permis au monde arabe d’échapper à toute accusation « d’antisémitisme » contre le monde hébreu, alors que le pan-arabisme islamique se révèle être à la fois le précurseur, l'inspirateur et le prolongement direct de la propagande nazie.
 
Conclusion
 
Vis-à-vis des autres peuples, les hébreux se définissaient jadis en tant que « fils de Qédem » (les fils du Levant). Il existait d'autres dénominations, mais elles contenaient un sens moins large.
Par exemple, cananéen (cana’ani), terme désignant les habitants du littoral, s’opposait à hébreu (‘ivry), désignant les habitants des vaux et des collines. Les cananéens, habitants de la plaine côtière étaient naturellement plus exposés aux envahisseurs venus de la mer que les habitants des collines et des montagnes chez qui ils allaient chercher refuge et assistance. C’est pourquoi les révoltes contre les envahisseurs explosaient généralement depuis les régions montagneuses. Les résistants se sont naturellement identifiés aux montagnards.
 
C’est probablement la raison pour laquelle « le montagnard » (en hébreu ‘ivry) c'est-à-dire « l'hébreu » est devenu progressivement le terme général dans lequel se reconnaissaient tous les hommes soucieux de préserver leur identité ancestrale.
Mais à l’encontre des grands empires de l’âge du bronze, les hébreux rejetaient traditionnellement toute forme centralisée de gouvernement, susceptible de conférer une appellation unique à une vaste région. C'est pourquoi la confédération des tribus nommé « Israël » constitua la seule entité politique centralisée d’envergure.
Mais elle eut une existence éphémère, tout au plus limitée aux règnes de David et Salomon.
Et même à son « heure de gloire », elle englobait moins de la moitié du monde hébreu.
C’est pourquoi Israël ne peut servir à désigner l’ensemble du peuple et du pays, ou même pour exprimer la revendication politique du mouvement hébreu de libération.
Il faut donc retourner aux appellations antiques, comme Cana'an, Pays des Hébreux, ou Qedem, le nom le plus ancien et le plus approprié en tant que fondement des revendications identitaires du peuple.
 
Quoi qu'il en soit, l'usage du terme « Palestine », qu'il fut mis en place d'abord par les « soins » de l'Empereur Hadrien, ensuite par l'occupant britannique (par l’intermédiaire du volte-face identitaire des sionistes), ou encore grâce à une survivance du racisme scientifique du début du 20e siècle, demeurait décidemment à proscrire.
Or ce sont justement toutes ces diverses « fortunes » qui, une fois combinées, lui ont octroyé la légitimité qu’il n’aurait jamais dû acquérir.
« Palestine » n'est en réalité rien d'autre que le produit du colonialisme et de l'impérialisme.
Le monde arabo-musulman a donc réussi là un véritable tour de force : Rendre légitime ce qui est illégitime, et illégitime ce qui est légitime ! Au point où l’affirmation du premier article de la charte de l'OLP « La Palestine est la patrie du peuple arabe palestinien » est devenu le credo de l'ensemble du globe.
 
En niant progressivement toute légitimité à « Israël » (assimilé à une tête de pont du monde occidental colonialiste) face aux titres de noblesse de « La Palestine », la France encourage involontairement (ou volontairement ?) l’impérialisme arabo-musulman à un moment où ses fondements vacillent. Elle pousse ainsi cet impérialisme à élargir son champ d’action dans l'hexagone, invitation à laquelle le pan-arabisme musulman ne tardera pas à répondre.
 
L'état d'Israël également, par ses contradictions internes, aura non seulement engendré l'état palestinien en gestation, mais encore sauvé l’empire colonial arabo-musulman de la décomposition.
 
En effet, si la résurgence d’un peuple autochtone hébreu remettait en cause l’irréversibilité des « acquis » arabo-musulmans telle qu’elle est garantie par le Qoran, elle renfermait tous les ingrédients susceptibles de désamorcer une fois pour toutes la menace que faisait peser l’idéologie conquérante arabo-musulmane sur le monde.
 
Mais c'est le résultat contraire qui se produisit. Et Israël créa la « Palestine ».
 
Aujourd'hui, il faut en finir avec l'usage de ce terme, autrement c'est l'usage de ce terme qui en finira avec Israël.
 
 
David André Belhassen,  vient de publier « La Haine maintenant ? : Sionisme et palestinisme Les 7 pièges du conflit »

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