La critique d’Israël sur le modèle de la guerre coloniale ou le cheval de Troie du nouvel antisémitisme

Publié le par Ofek

 
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Lorsque, sous le couvert du droit de critique et de la liberté d’expression, on veut imposer à Israël de se soumettre à des règles de morale et d’éthique que l’on exige d’aucun autre pays au monde, et dont la France notamment, est loin d’être un modèle, il y a lieu de s’interroger sur les véritables motivations qui fondent ces critiques qui s’apparentent plus à des procès à charge.
En effet, lorsqu’à l’analyse factuelle du conflit spécifique qui oppose les israéliens aux palestiniens se substitue systématiquement une présentation calquée sur des modèles de conflits passés, comme les guerres coloniales où chaque partie est figée dans son rôle, le colonisateur-oppresseur et le colonisé-désespéré, on est forcé de mettre en doute l’objectivité et la neutralité d’une telle critique.
 
Une explication…
 
Pour beaucoup de personnes équilibrées, l’opposition politique acharnée à Israël et l’expression qu’elle trouve dans la plus grande partie des médias francophones n’ont qu’une seule explication : L’antisémitisme. Lorsque l’on constate, en effet, non plus seulement les prises de positions extrêmes dans la presse française mais carrément des mises en scène préméditées d’informations erronées, dans les seuls buts de porter atteinte à l’Etat hébreu et d’alimenter la sympathie du public pour les Palestiniens, c’est un sentiment qui peut légitimement se dégager.

Comment, dans un même souffle, les gens de l’Obs, par exemple, après avoir imputé des crimes de miliciens palestiniens contre d’autres Palestiniens à l’armée israélienne, peuvent-ils encore soutenir "qu’ils expriment une critique à l’égard d’Israël et qu’ils ne sont en aucun cas antijuifs" ?
Comment se fait-il que l’on retrouve la même réaction de pucelles outragées, lorsque les fabricants de la culture anti-israélienne sont pris la main dans le même sac, que ce soit sur les chaînes télévisées, au Monde et au Diplo, bien sûr, à Libé, dans les dépêches de l’AFP mais aussi, de façon certes moins systématique, sous la plume de certains auteurs du Figaro et même de l’Express ?

La manière paresseuse de répondre à ces questions consiste à invoquer soit un antijuivisme caractérisé de toute l’intelligentsia française – ce qui constitue une hypothèse hasardeuse, il faut bien l’avouer – soit à y voir l’existence d’un complot médiatique, dans lequel les conjurés seraient dirigés par une main organisatrice, ce qui n’est pas beaucoup plus plausible. Ca n’est pas seulement qu’il faudrait expliquer comment autant de personnes, intelligentes au demeurant (ou par hypothèse), aux sensibilités et aux intérêts différents, accepteraient de se liguer afin de coordonner la désinformation contre Israël. C’est également que ces personnes prendraient le risque énorme d’être tôt ou tard dévoilées et qu’elles s’exposeraient ainsi à la vindicte d’autres intellectuels et à celle de l’Histoire. Tremper dans un complot organisé contre des juifs n’est toujours pas un acte pardonnable dans la France d’aujourd’hui. Ceux que nous avons appelés les "fumiers" ou les "répètent merdes", s’ils sont disposés à inventer des complots extraordinaires du Mossad et même à affirmer qu’il y a, dans la conduite du peuple d’Israël, une propension à prendre du plaisir à humilier, ne sont pas prêts à participer à une action coordonnée dont le but stratégique serait le dénigrement d’Israël.

Et puis, il suffit de songer à la structure gigantesque que la coordination d’un complot de ce genre exigerait et aux risques d’indiscrétions parmi une masse aussi nombreuse de journalistes. Non, nul doute que si une conjuration de ce type existait, cela ferait longtemps que la Ména vous en aurait livré les structures ainsi que le nom des participants.

Certes, je ne prétends pas qu’il n’existe pas des aires de rencontres pour les propagandistes de l’anti-Israël, je pense particulièrement aux signataires du manifeste, dit "pétition pour le droit de critiquer la politique du gouvernement israélien" ou à ceux des premières pétitions d’Olivia Zémor, qui comptaient dans leurs rangs nombre de barons de la presse parisienne, comme Edwy Plenel et Jean Daniel.
Je ne dis pas que Jacques Chirac ne donne pas le ton, la licence et le passe-droit, a priori, par communiqués des Affaires Etrangères interposés, l’AFP et les chaînes publiques de radio et de télévision de critiquer Israël au-delà de toute mesure.
Je n’affirme pas non plus que ce nouvel épisode de la peste antijuive en France ne procure pas d’érections malsaines dans les pantalons des antisémites primaires et traditionnels, qu’ils soient d’ailleurs de droite comme de gauche.

Ce que j’affirme, cependant, c’est que ces manifestations sont en fait des sous-ensembles d’une théorie directive extérieure, qui ne vient ni de la maison Chirac ni du Monde mais qui crée un lien solide entre eux. Il s’agit de fait d’une théorie politique profonde et puissante, au point de me persuader qu’elle éblouit la majorité des désinformateurs anti-israéliens, jusqu’à les convaincre honnêtement que ce sont eux qui suivent les chenaux du bien et de la conscience. Au point, aussi, (c’est ainsi que cela fonctionne psychologiquement) que cette certitude politique "d’agir pour le bien des hommes et dans le sens de l’Histoire", les fait subordonner ce qu’ils considèrent toujours être des erreurs techniques, faites de bonne foi, à l’accompagnement de l’essentiel, dont ils se considèrent les dépositaires intellectuels et moraux.

Le syndrome des guillemets de Jean Daniel est tout à fait symptomatique à cet égard : Bravant le danger qu’il y a à proposer une explication incroyable au brûlot de haine concocté par sa fille à propos des "meurtres sexuels" organisés par Tsahal, le patron de l’Obs a préféré se perdre corps et biens dans une explication technique sans issue, que d’envisager qu’il existât chez lui une erreur d’approche fondamentale.

Pour rejoindre ce club des metteurs en scène de la vérité sur Israël, il existe deux conditions d’entrée. Une fois ces formalités intellectuelles remplies, la simple adhésion à cette théorie politique vous rend ignifuge, en principe et pour autant que cette théorie soit correcte et concordante avec les termes du conflit israélo-palestinien, contre toute accusation d’antisémitisme et vous met hors de portée des critiques de la raison pure.

Pour se draper de cette invisibilité qui rend insaisissable et obligatoirement juste, il suffit d’adhérer aux thèses des existentialistes sur la décolonisation et d’accepter de se persuader qu’Israël est une colonie.
Vous allez d’ailleurs rapidement comprendre l’importance de la conservation, à tous prix, de la sémantique insidieuse de l’AFP pour relater notre guerre. L’enjeu est colossal, comme il n’y paraît pas ; il s’agit de maintenir la dialectique du conflit israélo-palestinien dans le strict cadre d’une rébellion contre la colonisation. Si les colonies devenaient des implantations, les activistes et les militants, des criminels de guerre, les mouvements radicaux, des organisations terroristes, l’AFP sortirait de la dialectique anti-colonialiste et, dans sont giron, les légions de répètent-merdes, qui répandent ensuite la "juste parole" aux quatre coins de l’Hexagone et même un peu au-delà.

Avant de se poser, à nouveau, la question de savoir si Israël est une colonie et donc, s’il s’agit effectivement d’un conflit colonial, je propose de laisser cette interrogation de côté, pour comprendre librement les hypothèses posées par les théoriciens de la décolonisation et pour saisir complètement l’étendue, la force et la perduration de leurs postulats.
Dans le vaste choix de ces théoriciens, j’ai choisi Frantz Fanon. J’ai fait ce choix pour l’authenticité du personnage, pour son intelligence indiscutable, pour l’inspiration qu’il a éveillée chez de grands philosophes, chez Sartre surtout, et qui a fini par transformer les thèses de ce psychiatre martiniquais en paroles d’évangiles. J’ai aussi choisi Fanon pour la non compromission de son discours, qui le rend clair et analysable ainsi que, parce qu’il devint l’une des figures de proue de la lutte pour la libération nationale algérienne.
Parce que je suis persuadé que la plupart des intellectuels français considèrent le conflit israélo-palestinien comme la suite de leur guerre d’Algérie et qu’ils se montrent, pour le moment, incapables de discerner les divergences cruciales existant entre les deux conflits, autant qu’ils sont incapables d’imaginer que les Israéliens puissent s’occuper des Arabes d’une manière différente de la leur.
 
Frantz Fanon appartenait à deux mondes : celui de la psychiatrie occidentale, souvent jugée "impérialiste" et au monde pauvre des Antilles, dans lequel il avait grandi. Par identification avec ses origines, et parce qu’il eut à servir en Algérie, il embrassa la lutte de libération nationale du FLN et déclara la guerre théorique à la colonisation. Les bornes identificatrices du combat anticolonialiste, que Fanon allait poser, établirent le principe de la confrontation inéluctable entre les blancs et les noirs, mais surtout entre la culture occidentale et la culture non occidentale.
Ces principes, lorsqu’ils furent adoptés et repris par les philosophes et les psychanalystes progressistes européens devinrent statuts et ils conditionnent toujours aujourd’hui la perception de la majorité des intellectuels, des authentiques et des superficiels, dans leur vision manichéenne des conflits nord-sud.

Nul doute et nulle surprise que ces statuts ont été les axiomes formateurs des courants révolutionnaires et trotskistes en Europe occidentale, engendrant ferveur et adhésion, au point de former une espèce de religion laïque auprès de leurs nombreux adeptes. Et parmi les barons des médias français, le nombre d’individus ayant transité par cette école est tout à fait considérable. Difficile alors de s’étonner, de ce que les émanations des axiomes qu’ils ont appris et chéris, au point de s’identifier à eux corps et âme, au point de les jeter dans l’activisme – l’attitude qui préconise l’action concrète – engendrent toujours le système d’analyse qui décide de leur action.
Beaucoup de ces "ex", restant persuadés de la justesse des axiomes de leur expérience précédente, ont transformé leur activisme violent en expression littéraire ou journalistique. Dans la forme embourgeoisée dans laquelle ils exercent cet activisme, ils conçoivent souvent un sentiment de culpabilité – de ne pas avoir pu en faire plus et de ressembler aux canons de vie des impérialistes-colonialistes qu’ils s’étaient promis de combattre – qui les rend extrémistes dans leur condamnation des autres "colonialistes". Qui découpe encore, dans leurs esprits, le monde en deux tranches inconciliables. Qui leur font préférer l’identification des situations aux axiomes qu’ils connaissent, plutôt que de procéder à une véritable analyse des états conflictuels. Qui les presse à identifier et à soutenir des leaders se réclamant de l’anticolonialisme, plutôt que de juger véritablement leur action ainsi que leurs objectifs. Culpabilité, enfin, qui les pousse à confondre entre la propagande et l’information, même si, dans leurs nouvelles "fonctions", ils ne sont présumés faire QUE de l’information.

C’est donc assez naturellement, que les "ex" regardent le conflit israélo-palestinien au travers de leurs lunettes des guerres coloniales. Naturellement aussi, ils évacuent tous les éléments factuels qui contredisent les principes qu’ils aimeraient adapter et ils encouragent leurs subordonnés à agir de la même façon.
Cette manière de faire apparaît très clairement au Monde, qui, comme la Ména l’a démontré par de multiples exemples, évacue systématiquement de ses colonnes les informations concernant les assassinats inter palestiniens, tout comme l’intense problématique de l’action d’Arafat, telle qu’on peut la distinguer dans les comptes-rendus d’un journaliste palestinien de la qualité de Sami el-Soudi.
C’est que ces vérité-là ne cadrent pas avec la théorie de la lutte de décolonisation ou plutôt, comme nous l’allons voir, qu’elles y sont spécifiquement mentionnées et jugées inhérentes à ce genre de conflit ; "normales", au point qu’il est inutile de les mentionner – ou juste par la bande – qu’il vaut mieux ne pas en parler, qu’on n’en parle donc pas !

C’est que, tout a une place réservée, une explication globale et infaillible, dans les rôles d’un conflit colonial, comme on peut s’en persuader, en lisant le must de Frantz Fanon, Damnés de la terre, (Paris, Éditions Maspero, 1961).
Ainsi, le témoignage de Sami el-Soudi ne peut pas être crédible, puisque notre collègue, pourtant courageux et de gauche, appartient, par application théorique, à son corps défendant, à la "classe sociale intermédiaire", que caractérise Fanon. Classe faite de politiciens traîtres, d’intellectuels (el-Soudi), d’hommes d’affaires et de fonctionnaires locaux, qui, dans une situation coloniale, "aspirent à être comme leurs maîtres". Dans cette typicité de conflits, cette classe intermédiaire "se met à ressembler de plus en plus aux colonisateurs et aux colons", à nous, les Israéliens, pour rester dans la même application de cette théorie.

Dans la presse française, on "connaît" par référence et par le "rôle qu’ils remplissent", l’action des personnes comme el-Soudi et comme le professeur Nusseiba. Ce sont des traîtres, au pire, des leurrés ou des opportunistes, au mieux et, de toutes façons, leur présence sur le damier est une présence parasitaire, intrinsèque à cette typicité de conflit, qui ne peut que ralentir le flot "naturel" de l’Histoire, qui freine et qui ennuie le processus de décolonisation. Alors pourquoi les nommer ? Pourquoi retranscrire ce qu’ils affirment ? Pourquoi leur prêter attention ? Pour aider ainsi les colonisateurs-oppresseurs ?

L’extrémisme des "ex", leur certitude dans l’issue finale du conflit et leur certitude dans la justesse de leur démarche propagandiste – tout ce qu’on fait pour répandre une opinion – provient d’un autre axiome de la théorie de la décolonisation, très clairement énoncé par Fanon : Fanon rejette en effet toute possibilité de solution d’un conflit colonial, autre que la lutte du colonisé pour sa libération.
Et il précise encore, illustrant son propos politique par une déduction psychanalytique, qu’ "aucune quantité de concessions humanitaires de la part du colonisateur n’est de nature à restituer sa dignité au colonisé, si la relation coloniale n’est pas détruite lors de la lutte active."

Ce qui explique vraisemblablement pourquoi, aucun des actes humanitaires concédés par les Israéliens ne trouve grâce sur le papier des journaux français. Mais c’est une babiole, presque un détail de cette histoire d’adaptation forcenée des termes de notre conflit à une théorie attenante à la guerre d’Algérie. Car les autres axiomes de Fanon sont plus tranchants encore. Ainsi, le Martiniquais souligne-t-il le besoin élémentaire du colonisé de détruire son oppression intériorisée par la liquidation de l’état d’oppression/colonisation.

C’est de ce fait que "dans son processus de libération, l’opprimé menace de détruire physiquement le colonisateur-colon (et souvent il le fait), tandis que simultanément, il le menace et l’attaque psychologiquement (symboliquement), parce que son comportement", toujours selon Fanon, "est illogique".

Expliquant suffisamment la mollesse des condamnations françaises – gouvernementales et médiatiques – à l’encontre des assassinats collectifs palestiniens de civils israéliens et l’entêtement de l’AFP à défier à la fois le dictionnaire et les acquis de la science politique, en continuant à qualifier les implantations juives du nom de colonies, parce que ces assassinats collectifs s’inscrivent normalement dans le cadre d’une guerre de décolonisation, dès lors qu’on parle de colonies juives, ce phénomène de normalisation du crime de guerre palestinien est encore renforcé par le principe suivant établi par Fanon :

"L’absence de logique (dans les actes du colonisé en lutte, Nda.) découle des expériences déshumanisantes vécues dans une situation oppressive."
Cette proposition de Fanon explicitant, en outre et sans doute, la raison qui pousse les Français à définir, contre vents et marrées, l’état psychologique des terroristes et des kamikazes palestiniens de "désespéré". Ce, en ignorant (évacuant) simultanément le conditionnement au martyre (shyhada) effectué par l’autorité palestinienne, Yasser Arafat, sa télévision, les Imams et les organisations terroristes sur toute la population palestinienne et surtout les enfants.

"Désespérés" ou fanatiques nationalistes ou religieux, c’est une des autres questions que l’adoption aveugle de la typicité apparente du conflit israélo-arabe évite de se poser.
Par extension significative, et en temps que pilote, il ne me semble pas que les pilotes-kamikazes du 11 septembre 2001 étaient des desperados, ni que des desperados auraient pu accomplir de tels exploits aéronautiques ; je relève également que les connaissances de ces hommes, ainsi que leur capacité à apprendre des techniques relevant de la haute technologie, les plaçait, a fortiori et indiscutablement, hors de la catégorie des désespérés.

Est-ce alors pour cela que les "ex" s’abîment les ongles à essayer de trouver (et d’imposer arbitrairement une stricte distinction sémantique pour les qualifier) une différence entre les terroristes palestiniens et les autres terroristes arabes, à moins que ce ne soit avec les mêmes terroristes palestiniens, lorsqu’ils agissent dans d’autres conflits arabes, comme en Irak ? Ces autres différenciations forcenées – catégorielle et narrative - ne résistant à aucune critique analytique, on en arrive à déduire de leur emploi un autre effet obsessif de la nécessité, pour les "ex", de camper, à tout prix, même à celui consistant à braver répétitivement le ridicule, l’éthique et l’intelligence tout court, la guerre d’Israël dans le schéma étroit et déformant de la dialectique de la guerre de décolonisation.
 
"Le colonisé explose", écrit Frantz Fanon, "tentant de détruire la situation coloniale, dont il attaque tous les symboles et les représentations et dans de nombreux cas, cela le mène à sa propre destruction et à celle de son peuple."

En apparence, si l’on adapte l’Intifada à la typicité de la lutte anticoloniale décrite par le philosophe antillais, la proposition qui précède ressemble à un soulier de verre, conçu spécialement pour le pied de Yasser Arafat-qui-explose.

Et la proposition qui suit, semble également faite sur mesure pour définir la vanité du combat des Israéliens colonialistes. En fait, c’est un peu plus compliqué que cela, il s’agit d’une structure sémantique appelée à remplir plusieurs rôles : Persuader l’oppresseur qu’il ne peut pas vaincre, comme je viens de l’écrire, mais aussi persuader l’oppressé qu’il ne peut être vaincu et, troisièmement, informer les témoins des méthodes comportementales outrageantes que le colonisateur "utilise" ou "utilisera" forcément, parce qu’il remplit un rôle, dans un conflit de type anticolonialiste caractéristique.

"L’oppresseur, faisant face à l’explosion, réalise que ni sa puissance physique ni son pouvoir mental ne peuvent l’aider à se défendre physiquement et psychologiquement".
 
Cette phrase ne manquera pas de rappeler aux lecteurs de la Ména les hourras à peine dissimulés des médias français, lorsque, constatant qu’un assassinat collectif palestinien a pu se produire, en dépit des mesures prises par l’armée israélienne, ils ont tendance à exulter.
Des expressions du genre "Voilà qui prouve au gouvernement israélien que ni les mesures de répression, ni la construction de la barrière de sécurité n’assureront la sécurité de la population israélienne" font alors florès.
Evacuant à nouveau les réalités qui gênent dans le parallélisme désiré entre la théorie des guerres de décolonisation et le conflit israélo-arabe, comme la constatation de ce que la vie des populations israéliennes est redevenue quasi normale depuis l’érection de la partie principale du mur et que l’incapacité des activistes palestiniens à assassiner des civils israéliens croît proportionnellement à l’avancée des travaux, les "ex", se raccrochant à des meurtres sporadiques, limités et de traîne, s’appliquent à faire entendre, à la moindre occasion, l’axiome fanonien.
Beaucoup de consommateurs d’information, alors, sous le coup de la surprise de trouver ces manifestations de satisfaction dans les médias généralistes, se fâchent, comprenant que les "journalistes" se réjouissent de la capacité qu’ont les terroristes palestiniens à poursuivre leurs assassinats collectifs.
Se réjouissent-ils de la mort des enfants israéliens ? – Non, pas directement, en tous cas.
Par contre, il sont véritablement satisfaits en pensant constater que les prophéties décrivant le sens le la lutte anticolonialiste se réalisent et, par déduction, qu’il s’agit bel et bien d’un conflit anticolonialiste, oppresseur-opprimé. C’est assez con, pour le commun des mortels, tandis que c’est plein de sens pour les ceux qui sont issus des écoles révolutionnaires occidentales des années 50 et 60. Et ce sont eux qui tiennent les plumes et qui forment la relève.

"Il peut tuer (l’oppresseur Nda) et torturer plein de colonisés mais la rébellion continue, parce que, sans logique, dans leur rage aveugle, ils (les colonisés) se moquent de souffrir et de mourir", dit Fanon, sans savoir qu’il allait générer une véritable chasse à l’inhumanité israélienne dans les rangs de ses cadets. Chasse aux actes d’inhumanité, qui fait écho à l’énumération hallucinatoire et hallucinante par Yasser Arafat de la liste des crimes du colonisateur sioniste.
Arafat dit : Les Israéliens utilisent des munitions à l’uranium appauvri, des armes chimiques ; les "ex" répondent en écho, en diffusant l’imposture du petit Mohamed, tué par les tireurs israéliens sur les genoux de son père.
Le Vieux dit : Ils empoisonnent nos puits, ils utilisent tous leurs avions pour génocider le peuple palestinien ; les "ex" répondent, inventant l’histoire des soldats violeurs, les photos des dégâts d’obus de chars israéliens fantômes à Rafah etc.

Ce que le lecteur devrait comprendre de cette situation, c’est que, si les ingrédients d’une guerre de décolonisation n’existaient pas dans le narratif du conflit, ce ne serait pas (ça n’est évidemment pas) une guerre de décolonisation.
Lors, au théâtre de l’absurde, les "ex" s’attendent à un comportement inhumain de la part du colonisateur israélien.
Et quand cette attitude ne vient pas, les "ex" n’hésitent pas à inventer des actes monstrueux.
C’est le prix qu’il y a à payer, aux dépends de la déontologie, si l’on veut rester dans la logique de Fanon et de Sartre.

A propos de cette attente dont je parle, j’ai une petite anecdote révélatrice à vous dire.
Un journaliste "ex", auquel je venais de présenter le film de la Ména au sujet de la mise en scène de l’affaire A-Dura, eut ce jour-là cette réaction enrichissante :

"Et alors, ça n’a aucune importance de savoir si cette histoire est vraie ou s’il s’agit d’un trucage. Vous (les Israéliens) avez déjà tué des Mohamed A-Dura par centaines et c’est un fait que vous ne pouvez pas discuter !"

Un de plus, un de moins ? Non.
D’abord parce que les Israéliens n’ont pas tué des centaines d’enfants palestiniens et qu’on ne peut ainsi brader les existences humaines mais principalement, parce que le cas A-Dura possède une signification symbolique bien particulière, celle d’un comportement inhumain de la part du "colonisateur" israélien.
Selon le seul "témoin" de l’"assassinat" de Mohamed, le caméraman de FR2 Talal Abou Rahma, les soldats israéliens auraient "tiré durant quarante-cinq minutes, sans discontinuer, en direction de l’enfant dans l’intention de le tuer".
On ne parle pas ici d’un cas de décès collatéral, d’un enfant mort durant un échange de feu, d’un enfant tué parce qu’il se trouvait à proximité de la victime d’une élimination ciblée, on définit le comportement de soldats, qui auraient pris un enfant pour cible, parmi des centaines d’adultes présents sur le carrefour de Netzarim et qui se seraient acharnés à l’abattre.

Dans la normalisation du meurtre d’enfants que nous impute ce collègue "ex", se situait un message ramenant aux axiomes de la typicité des guerres de décolonisation, une fatalité artificielle, qui signifiait aussi bien "vous avez déjà tué des enfants" que "nous savons que vous allez en tuer" et où les deux comportements, la constatation et la prophétie, se rencontraient dans la confusion des temps.
Et surtout, la préséance de la logique révolutionnaire sur la réalité lui faisait faire la plus grande des confusions pour un journaliste : Il attachait la même importance évènementielle à un reportage de guerre truqué qu’à un reportage authentique.

Ca me rappela la fameuse phrase de Deng Xiaoping : "Qu’importe qu’un chat soit noir ou blanc, du moment qu’il attrape les souris".
Qu’importe la constatation factuelle de l’évènement "inhumain", lorsque l’on sait que de tels comportements sont inéluctables de la part de l’oppresseur lors d’un conflit colonial !
Relever de vrais comportements inhumains ou se faire l’écho de leurs simulacres, mis en scène par les opprimés, avec le concours des "ex" consentants, cela illustre, de toute façon, les péripéties du conflit d’ordre colonial que l’on a constaté.

Vu sous cet angle, le lecteur comprendra mieux la réaction d’Askolovitch relativement à l’affaire A-Dura ou celle de Jean Daniel, dans celle des soldats violeurs, qui est aussi la réponse globale des médias français face à la multiplication des cas de désinformation déshumanisante pour Israël et ses soldats : Ils plaident l’erreur technique. La faute sans importance. Le rôle non prépondérant des médias dans leur présentation du conflit israélo-palestinien. Entendez : Il s’agit d’une guerre coloniale dans laquelle Israël est l’oppresseur, le rôle des médias, dans ces conditions, ses erreurs techniques, parfois, ne peuvent rien changer dans la caractérisation de ce conflit ; cessez alors d’accuser sans cesse la presse et les "journalistes", ils n’y sont pour rien !

Quant à l’abjection des crimes de guerre commis par les activistes palestiniens sujets au désespoir, elle est systématiquement évacuée de la représentation de ce conflit. Il est en effet très rare que les télévisions, persuadées qu’il s’agit d’une guerre de décolonisation, s’attardent sur les images des corps déchiquetés de passagers d’un autobus ayant été soumis à un assassinat collectif palestinien ; très rare que ces télévisions consacrent des reportages aux morts et aux blessés, victimes de ces actes, aux mutilés, dont la joie de vivre a été fauchée par la terreur des activistes d’Arafat et du Hamas.
Dans la logique qui prévaut – la logique inverse de l’attente de comportements inhumains du fait de l’oppresseur, sur laquelle on crée, lorsque l’occasion se présente, des simulacres de comportements monstrueux – on aura tendance à ne pas s’appesantir sur le sort des colons-colonisateurs.
Lors d’une démarche plus ou moins inconsciente, on considérera qu’ils ont reçu le châtiment qu’ils méritent. Il est ainsi significatif de constater, qu’alors qu’un effort constant est fourni par les médias français afin de personnaliser à tout prix les victimes palestiniennes, la même dose d’effort est symétriquement appliquée pour dépersonnaliser les victimes israéliennes.
On lira systématiquement, par exemple dans les dépêches de l’AFP, que "le jeune Ahmed X, âgé de 15 ans, a été abattu par des tirs de soldats israéliens à…" tandis que les victimes des assassinats collectifs palestiniens demeurent, la plupart du temps, anonymes dans les médias français.
Il est par ailleurs fréquent que les mêmes médias consacrent de longs reportages à recueillir les témoignages des familiers du kamikaze mort – souvent dithyrambiques pour l’auteur d’un crime contre l’humanité - alors que les parcours de vies de leurs victimes civiles israéliennes ne trouvent d’habitude aucun reflet dans ces organes d’information.

Sur cette apologie apparente de la barbarie, la lecture des théories énoncées par le philosophe antillais de la décolonisation algérienne est également éclairante.
Pour Fanon, la libération du colonisé passe obligatoirement par la lutte qu’il entreprend tel qu’il est et non selon les canons d’un combattant idéal de la condition humaine. La condition de ruine humaine, de sauvage primitif étant, selon le colonisé martiniquais, le "résultat inévitable de la déshumanisation engendrée par la condition coloniale".

Expliquant, avant terme, la férocité des militants palestiniens et partant, parce qu’il existe une explication victimaire, leur évitant la qualification de terroristes dans le lexique des "ex", Fanon affirme que le processus de libération commence précisément à la plus basse et la plus dégradée des conditions et que cette condition humaine constitue en fait la matière première de la rébellion.
Il écrit aussi qu’à un certain stade du processus de la lutte pour la décolonisation, l’oppresseur feindra de vouloir négocier avec les rebelles, précisant que cette péripétie est un passage inévitable dans le processus. Et Fanon, de s’empresser de relever que les opprimés ne seront "pas assez fous" pour tomber dans ce panneau.

En allant au fond des hypothèses de Frantz Fanon sur ces deux sujets, on remarque que l’analyse sereine de ses théories établit, par une digression logique et indispensable, que pour ceux qui adaptent ces théories au conflit israélo-palestinien, l’attaque systématique de civils israéliens par des personnes palestiniennes armées, de même que le sabotage par Yasser Arafat de toutes les propositions de solutions pacifiques, seraient des éléments inhérents et nécessaires de la révolution palestinienne. Mais pas seulement !
La même déduction nous amène à observer, à contrario, que si ces manifestations étaient exclues de la lutte palestinienne, celle-là ne répondrait pas aux critères de qualification, très stricts, d’une guerre de décolonisation.
D’une part, on en sait ainsi un peu plus à propos des attentes des timoniers principaux des médias français, ainsi que des fondements conceptuels de la "théorie de la parenthèse", qui veut que l’existence d’Israël ne soit qu’un évènement historique éphémère de l’histoire.
Mais d’autre part, il y a désormais urgence intellectuelle à se pencher sur la relation existant entre le reclus de la Moukata de Ramallah et la théorie de la guerre de décolonisation.

Les lignes directrices de la vision d’Arafat, pavant son aphorisme du "Porte-avions", sont par trop coïncidentes des principes énoncés par Fanon pour qu’on puisse, ne serait-ce qu’imaginer, qu’elles sont le fruit du hasard.
En les citant en vrac : La victimisation à outrance de son peuple, la diabolisation de son adversaire, l’affirmation de l’existence d’un génocide, l’instrumentation du terrorisme et de la barbarie, l’instrumentation du martyre et enfin, le refus de toute solution négociée, sont autant d’éléments qui collent à la théorie de Fanon.
D’ailleurs, le chef palestinien a toujours affirmé que les Israéliens étaient des colonisateurs et qu’ils n’avaient aucun droit sur cette terre, n’hésitant pas à nier l’historicité du Temple de Jérusalem.
 

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