Affaire al-Dura: Déclaration du Prof. Landes, à l’attention de la Cour d’appel de Paris

Publié le par Ofek

 
Mon nom est Richard Landes. J’ai pu examiner, à trois occasions, les enregistrements de France 2, réalisés les 30 septembre et 1er octobre 2000 par Talal abu Rahmah, puis fournis au correspondant de France 2 pour le Moyen-Orient, Charles Enderlin. Le premier de ces examens a eu lieu le vendredi 31 octobre 2003.
Ce jour-là, j’ai éprouvé deux chocs profonds, suivis d’un autre, plusieurs années plus tard, lorsque la 17e Chambre du Tribunal de Paris rendit la première décision de justice dans l’affaire Enderlin-Karsenty.
Le premier choc a été la découverte même des enregistrements. La quasi-totalité des scènes d’action étaient manifestement mises en scène. Devant des caméramans, tel Talal abu Rahmah, des jeunes gens simulaient une blessure, d’autres accouraient et les évacuaient sans ménagement dans l’une des nombreuses ambulances qui semblaient servir d’accessoires de tournage.
C’était un secret de polichinelle : tout le monde connaissait les règles du jeu. Certaines scènes en devenaient si comiques qu’elles déclenchèrent le rire du caméraman israélien de France 2 qui passait en revue les images avec Charles Enderlin et moi.
 
J’ai ressenti le deuxième choc, quand je demandai au caméraman pourquoi il riait.
- « Parce que cela a l’air d’être mis en scène », répliqua-t-il.
- « Oui », ai-je dit alors, « tout cela semble mis en scène. »

Puis Enderlin ajouta :
 
- « Oh, ils font cela tout le temps. C’est un trait de culture, ils exagèrent. »
- « Ils font cela tout le temps, mais pas dans le cas d’Al Dura ? », demandai-je.
- « Oh, ils ne sont pas assez bons pour ça », répondit-il.
 
C’est alors que j’ai compris toute la profondeur du problème. Non seulement les Palestiniens mettent en scène des prises de vues – une chose dont je me doutais déjà après avoir vu les séquences tournées ce même jour par Reuters –, mais quelqu’un d’aussi éminent et professionnel que Charles Enderlin le savait et ne trouvait rien à y redire.
 
Enderlin semblait dire : « Bien sûr qu’ils mettent les choses en scène, mais je sais faire la différence. » Et il m’assura de sa totale confiance en Talal abu Rahmah:
« Jamais il ne me mentirait. Nous sommes des amis. Nos familles mangent ensemble. »
 
Un autre événement troublant s’est produit, plus tard, au cours de la conversation. Enderlin me dessina un plan du carrefour de Netzarim, sur lequel il plaça la position israélienne du mauvais côté de la route.
 
Cela ne pouvait provenir que de deux raisons, aussi préoccupantes l’une que l’autre. Soit il savait si peu de choses sur les événements, qu’il ignorait jusqu’aux aspects les plus fondamentaux de la scène ; soit il me mentait (et devait penser que j’étais moi-même si peu informé, qu’il pourrait me mentir impunément).
 
Or, l’emplacement de la position israélienne était capital pour la remise en cause du reportage, proposée par l’armée israélienne en novembre 2000 (les angles de tir empêchaient presque irrémédiablement les Israéliens d’atteindre le père et son fils, ne serait-ce qu’une fois, alors qu’il y avait une douzaine d’impacts).
Et Charles Enderlin avait lu cette étude et l’avait commentée pour le public français sur France 2. Il semblait donc pratiquement impossible qu’il pût ignorer où se trouvait la position israélienne. D’un autre côté, il n’a pas essayé de garder ce croquis et j’ai pu l’emporter après notre rencontre.
 
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L’attitude d’Enderlin met bien en lumière la pratique évidente de mise en scène des Palestiniens et le tournage qui en est réalisé par les caméramans.
Entre parenthèses, les prises de vues réalisées le même jour par Reuters confirment cette mise en scène jusque dans les derniers détails, et certaines séquences permettent même d’identifier les « metteurs en scène » à l’œuvre sur les lieux. Ces acteurs et ces caméramans n’ont même pas besoin de tenter de cacher ce qu’ils font, puisque les correspondants occidentaux ne leur imposent aucune norme. (Il semble que ces derniers se contentent de chercher les séquences d’action les plus crédibles, qu’ils publient et diffusent dans leurs reportages d’actualité).
 
Charles Enderlin emploie Talal abu Rahmah depuis des décennies et, pendant tout ce temps, semble-t-il, il ne lui a jamais expliqué que prendre des images de situations manifestement mises en scène ne correspond pas à ce qu’on attend d’un journaliste. Au contraire, Enderlin répète régulièrement en public qu’abu Rahmah satisfait aux plus hautes exigences de la profession.
 
Pour moi, tout ceci a constitué une expérience très pénible, une sorte de vertige d’information qui a fait écrouler des convictions qui m’étaient très chères, à propos de l’honnêteté fondamentale et des normes de professionnalisme des médias occidentaux, sous le poids conjugué de l’évidence et de la réaction d’Enderlin.
D’autres expériences, avec des agences américaines de presse, ont confirmé l’étendue du problème : même après avoir visionné des séquences (de Reuters) mises en scène, et avoir admis qu’il s’agissait de mises en scène, les responsables ne semblaient pas désireux de se mesurer au problème.
 
Le troisième choc a eu lieu le 19 octobre 2006, lorsque j’ai lu la décision rendue par la 17e Chambre du Tribunal de Paris, dans l’affaire n° 0433823049. J’avais pris la peine de me rendre tout exprès à Paris pour témoigner à l’audience, j’y avais parlé des incidents susmentionnés et avais présenté à la Cour le dessin de Charles Enderlin – et je découvrais que mon témoignage était totalement passé sous silence dans la décision des juges.
C’était d’autant plus surprenant que leur argumentation contenait ce qui suit :
« Il a antérieurement été précisé que les éléments dont se prévaut le prévenu, à cet égard, provenaient d’une source unique, il est vrai déclinée sous divers avatars. Cette thèse repose, pour l’essentiel, sur les déclarations de Nahum Shahaf, qui a été interrogé par la Ména [Metula News Agency] en novembre 2002, a participé au documentaire « Al Dura : L’enquête », réalisé par cette agence, et dont les propos inspirent largement l’ouvrage de Gérard Huber – correspondant de cette même agence – ainsi que l’article du magazine Confidentiel. »
 
Non seulement mon enquête était indépendante, mais elle se fondait sur plusieurs passages en revue des enregistrements de France 2, et sur de longs entretiens avec Charles Enderlin, ce que ni Nahum Shahaf, ni Gérard Huber, ni les membres de la Ména n’avaient fait, de sorte que mon témoignage faisait intervenir des sources et des interviews essentielles et inédites.
 
Je pense que le journalisme pratiqué par Charles Enderlin fait du tort à la profession journalistique dans son ensemble, laquelle constitue une composante cruciale de la société civile. Et c’est bien cette irresponsabilité journalistique, dont le travail d’Enderlin fournit un exemple frappant, qui a contribué au rapide déclin de l’image du journalisme dans l’opinion publique, au cours de la dernière décennie.
Le manque de confiance du public dans les principaux médias actuels est, hélas, aussi regrettable que justifié.
 
Ce qui m’amène à mon dernier point. J’ai étudié attentivement le matériau de l’affaire Al Dura et je suis arrivé à la conclusion inébranlable que ces séquences avaient été mises en scène.
Cette conclusion se fonde sur de nombreuses raisons, que je n’aborderai pas en détail ici. Permettez-moi simplement de mentionner les principaux points relatifs aux enregistrements de France 2, filmés par Talal.
 
1) Les enregistrements de Reuters et de France 2 indiquent que la mise en scène d’événements d’actualité est considérée comme normale dans les territoires palestiniens. Les enregistrements montrent bien la fréquence extrême et l’élaboration approfondie des mises en scène (avec des metteurs en scène identifiables, des accessoires et des zones de tournage).
 
2) Les séquences antérieures (de même que des prises de vues indépendantes de Reuters et d’AP) montrent que le père et son fils se trouvaient derrière le cylindre de béton bien avant le début de la « fusillade » ; la thèse de Jamal al Dura [le père], selon laquelle il y aurait cherché refuge spontanément pour échapper à un feu nourri soudain, est donc une falsification.
 
3) La scène finale de la séquence « fatale » montre l’enfant qui lève son bras et regarde alentour. Le fait que l’enfant ait mis sa main droite devant ses yeux, et non sur son ventre [endroit présumé de sa blessure], et qu’il ait été capable de lever le bras et de regarder autour de lui, contredit, une nouvelle fois, la version présentée dans le reportage de Charles Enderlin, selon laquelle l’enfant était alors mort d’une blessure au ventre.
Charles Enderlin a supprimé cette séquence de son reportage, peut-être parce qu’il avait compris qu’elle compromettait son explication. Il prétendit plus tard avoir coupé la scène de l’« agonie » de l’enfant pour épargner au public des images trop pénibles.
 
4) Les prises de vues réalisées le 1er octobre par Talal abu Rahmah, à l’hôpital Shifa de Gaza, comportent une scène censée montrer la dépouille de Mohamed al Dura sur une table d’opération.
Le corps a une énorme blessure au niveau du ventre, par où s’échappent les intestins. Ce ne peut être qu’une blessure provoquée par la sortie d’une balle – cet enfant (qui pourrait ne pas être Mohamed al Dura) a donc été touché dans le dos.
Mais, quoi qu’il en soit, aucune des images filmées la veille par Talal abu Rahmah ne fournit le moindre signe ni de la présence d’une telle blessure sur l’enfant, caché derrière le cylindre, ni des énormes saignements qu’elle aurait provoqués.
 
Les médias d’information sont les yeux et les oreilles d’une société civile libre.
Lorsqu’ils ne sont plus capables de distinguer les fabrications manifestes, des événements réels, qu’ils confondent les premiers avec les derniers, ils aveuglent cette société.
Et aucune créature ne peut survivre si ses sens la trahissent.
Il appartient maintenant à la Justice française de défendre les principes inhérents à une société civile libre.
 
Je suis informé de ce que cette attestation est destinée à être produite en justice et que toute fausse déclaration m’exposerait à des poursuites pour faux témoignage.
 

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