Dans la communauté internationale, jamais personne ne veut descendre la poubelle

Publié le par Ofek

Philippe Val - Charlie Hebdo

 

 

Bizarrement, alors qu'elle nous engage collectivement sur des voies plus lourdes de conséquences que n'importe quel CPE, la politique étrangère échappe totalement au débat démocratique.

 

Ce privilège du pouvoir exécutif, archaïque et coûteux, est un héritage de la monarchie absolue, qu'une république moderne ferait bien d'abolir au plus vite.

 

La politique étrangère n’est jamais réellement débattue à l’assemblée nationale et demeure - allez savoir pourquoi - le « domaine réservé » du président de la République, son ministre n’étant qu'un bas de soie contenant les déchets de la pensée du chef [*].

 

Elle suit le même parcours d’esquive du débat populaire, en échappant à la critique des journaux.

 

A quelques nuances près, pour toute grande affaire, journaux, télés et radios répètent ce que raconte le Quai d’Orsay qui, lui-même, n'est plus que la « vitrine légale » du ministère des Finances.

 

L’économie commande à la diplomatie, c'est un fait accompli que personne ne nie - ce qui est la moindre des choses –, mais que personne ne conteste non plus, ce qui, dans une démocratie, est proprement stupéfiant.

 

 

Si vous faites un journal et que vous mettez à la « une» un sujet étranger, vous assistez à une chute brutale des ventes du numéro, sauf cas extrême, comme les attentats du 11 septembre.

 

C'est ainsi que, pour ce qui concerne les guerres, les génocides, perpétrés ici ou là, l'opinion se contente de refléter, à quelques nuances près, la position officielle.

 

Cet unisson est l'une des formes les plus courantes de l’abrutissement et de l’aveuglement patriotiques.

 

 

On peut aussi constater que les doctrines de politique étrangère des autres pays sont, elles aussi, intimement liées à leurs intérêts économiques, lesquels ne sont pas obligatoirement en phase, loin s'en faut, avec les intérêts des peuples.

 

 

Nous voici donc avec une mosaïque de pays démocratiques, ceux qui nous intéressent pour la suite du raisonnement, équipés chacun d'une doctrine différente, dictée par ses priorités économiques, et qui se retrouvent à l'ONU pour empêcher les conflits de dégénérer en guerre, et les oppositions locales de finir en génocides.

 

 

Les démocraties - dont on espère que l'influence l'emporte sur les dictatures - incarnent alors ce que l'on appelle « la communauté internationale », laquelle est censée être composée de tous les pays sans exception.

 

Mais l’« âme » de la communauté internationale, ce sont les Etats de droit.

 

C’est elle qui doit avoir le dernier mot si nous voulons que le désir démocratique du monde s’accomplisse. Ce n’est pas gagné.

 

 

En quoi ce paquet de nations - dont les plus stratégiquement décisives viennent, suite au référendum français, de se priver d'une Constitution commune - forme-t-il une «communauté» ?

 

Quel est le lien qui les constitue en un ensemble?

 

Ça marche comme une fusée à deux étages. D'abord il y a les membres permanents du Conseil de sécurité, vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale et détenteurs de l'arme atomique.

 

Mais, hélas, deux sur cinq ne sont pas - mais alors pas du tout - des démocraties : la Chine et la Russie.

 

 

 

A l'étage en dessous, il y a ceux qui se sont convertis à la démocratie : toute l'Europe, plus quelques émergents - l'Inde, le Brésil, l'Afrique du Sud.

 

Le lien, c'est la fidélité à l'idéal démocratique. C'est donc assez fragile.

 

D'autant que, précisément, ces États ont des intérêts économiques divergents, qui impliquent des politiques étrangères tellement contradictoires que, vue d'avion, la communauté internationale ressemble davantage à un chaos absurde qu'à une équipe soudée pour faire valoir le droit des peuples à la paix et à la prospérité.

 

 

Quatre exemples-type de conflits que la communauté internationale pourrait et devrait régler rapidement, au bénéfice de tous les peuples du monde, mais quatre échecs liés à son inexistence de fait.

 

 

- Le conflit israélo-palestinien.

 

Prenons la France. Sa « politique arabe » s'affirme, en creux, hostile à l'État d'lsraël. L’opinion des Français, majoritairement, de l'extrême gauche à l'extrême droite, pour des motivations différentes et avec quelques nuances, qui vont de l'antiaméricanisme à l'antisémitisme, adhère à la politique officielle.

 

Notre business avec les pays arabes nous empêche d'avoir une position crédible d'arbitre, et nous fait préférer l'impuissance partisane à l'efficacité diplomatique.

 

Pourtant, il n'est pas nécessaire d'être Talleyrand pour comprendre que le règlement de ce conflit désamorcerait un nombre considérable de bombes qui menacent la sécurité du monde.

 

Mais on s'en fout. On est français, donc à part...

 

 

- Les infirmières bulgares et les médecins palestiniens pris en otage, emprisonnés depuis sept ans, maltraités et condamnés à mort par Kadhafi.

 

Il vient de vendre à la communauté internationale l’idée qu'il n’est plus un terroriste et qu'il ne fait plus exploser d'avions.

 

Comme il a du pétrole, on s'est dépêché de le croire et de lui ouvrir nos bras affectueux. En réalité, il reste le même terroriste qu'avant.

 

Grâce aux infirmières, qu'il accuse d'avoir contaminé des nourrissons avec le virus du sida - ce que contestent tous les plus grands experts internationaux -, Kadhafi exerce un chantage terroriste sur le reste du monde.

 

La communauté internationale, groupée, soudée, aurait pu faire sortir depuis longtemps ces malheureux.

 

Mais chacun a des intérêts différents avec le bon colonel. Alors, on laisse crever ces innocents, on se déshonore aux yeux mêmes de ceux qui nous terrorisent, on justifie le mépris dont ils nous accablent, et chacun enfourne les dividendes de sa « politique étrangère » dans son petit tiroir-caisse, en attendant la désagrégation finale de notre « communauté ».

 

 

- Mettez le Darfour sur la table: tout le monde s'accordera à dire que tout ça, ce n’est pas bien.

 

L’échec de la communauté internationale à faire appliquer la résolution 1706, qui prévoit l'envoi des Casques bleus pour protéger les populations en danger de mort, est la conséquence de l'impuissance à collaborer efficacement à la paix au Moyen-Orient.

 

Les massacres du Darfour sont perpétrés par des Arabes contre des Noirs. Tous sont musulmans.

 

Le Soudan a du pétrole, dont la Chine consomme la moitié.

 

La Chine s'entend bien avec les Arabes qui tiennent le pouvoir au nord.

 

Les noirs, ils n’en n’ont rien à foutre. De plus, la plupart des victimes sont des enfants et des femmes - ces dernières étant violées avant d'être tuées.

 

Cumuler la couleur noire et le sexe féminin, c'est vraiment chercher les emmerdements. Donc, tout le monde s'en fout. On a peur, en vexant El Bachir, le dictateur de Khartoum, d'énerver d'autres Arabes dans le monde, car on sait qu'en ce moment, ils sont susceptibles.

 

Les mêmes qui s’indignent avec raison lorsqu’un civil palestinien est assassiné sifflotent gaiement en regardant ailleurs lorsque des milliers de femmes et de gosses sont massacrés.

 

La question se pose : si c’étaient des Juifs qui massacraient, au Darfour, l’indignation ne se réveillerait-elle pas soudainement ? 

 

Ajoutez à cela que le Darfour est dans l’ancienne zone d’influence anglaise, et que c’est leurs oignons, au fond, et vous comprendrez aisément qu’il est urgent d’attendre que tout le monde soit mort et qu’on n’en parle plus.

 

 

On se souviendra de l’Iran, et du rôle de la France, qui joue ici, si l'on peut dire, son « avenir historique ».

 

On peut craindre que ce rôle reste, dans les mémoires, comme un acte de haute trahison... Si la communauté internationale brille par son inexistence, il faut bien avouer que la France y est pour beaucoup.

 

Sa politique est comme un rideau mélancolique qui se ferme sur le dernier acte d'une comédie, où elle joue le rôle de Tartuffe.

 

Les intérêts de nos entreprises - qui ne sont pas, rappelons-le, les mêmes que les nôtres, mais ceux des meilleurs amis du président de la République, - passent loin devant nos devoirs de membre prestigieux de la « communauté internationale ».

 

 

Pourtant, l'objectif est clair et l'enjeu d'importance : il s'agit d'empêcher une théocratie, qui ne dissimule nullement ses projets guerriers, de se doter de l'arme atomique. Lorsqu'elle l'aura, elle la lancera sur Israël, puisque le projet de rayer cet Etat de la carte a été clairement annoncé.

 

Ce sera alors la Troisième Guerre mondiale.

 

Mais on espère qu'on sera morts avant, et que ce sont nos enfants qui iront galoper sur les champs de mines et batifoler au milieu des radiations.

 

Si la France ne veut rien faire pour empêcher cela, c'est que toute mesure de rétorsion contre l'Iran à laquelle elle participerait nuirait aux intérêts, entre autres, de Total et de la BNP.

 

Les 25 milliards de dollars de business que la France a fait avec l'Iran, depuis que Chirac est président, créent davantage de liens que n’importe quelle solidarité démocratique au sein de la « communauté internationale.

 

25 milliards, c'est du solide, ça, madame.

 

Pas du fumeux comme « l'avenir de la paix ».

 

 

Que la génération qui monte se démerde !

 

 

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