Face à l’islam radical, l'Europe est comme un dattier qui se dépouille...

Publié le par Ofek

Par Ayaan Hirsi Ali- Le Figaro Magazine
Analyses
 
Il y a deux ans, le réalisateur Théo van Gogh était égorgé dans une rue d'Amsterdam au nom de l'islamisme radical. J'avais participé à sa dernière œuvre, Soumission, retraçant au plus juste la condition des femmes musulmanes : tyrannie, humiliations, violences. Dans ce film, nous montrions des musulmanes enfin rebelles, dialoguant avec Dieu sur le ton du défi. Cela a fait hurler de haine l'imam Fawaz, de La Haye, qui s'est livré à un prêche vengeur. Mon ami Théo, « salaud criminel », a été criblé de balles et achevé au poignard. En ce début de novembre 2006 s'est ouvert aux Pays-Bas le procès des membres du réseau islamiste. Et c'est toute une société qui s'interroge aujourd'hui sur l'intégration de ses immigrés... Je réside désormais aux Etats-Unis - j'y suis sous bonne garde - mais résonnent encore à mes oreilles les invectives de l'imam appelant au châtiment de Théo, et promettant pour moi une malédiction divine sous forme de cécité doublée d'un cancer de la langue et du cerveau...
 
Le temps a passé. Après une mauvaise querelle sur ma naturalisation néerlandaise et ma démission du Parlement de La Haye, j'ai été rapidement réhabilitée. Me voici de nouveau citoyenne des Pays-Bas, émigrée en Amérique.
Quoi qu'on en dise, les Etats-Unis demeurent à beaucoup d'égards les champions de la liberté : à l'American Enterprise Institute de Washington, j'ai plus de temps et de moyens pour diffuser mes idées. On me demande sans arrêt ce que cela fait de vivre avec de perpétuelles menaces de mort. Cette question m'est le plus souvent posée par des Occidentaux, avec la naïveté de ceux qui considèrent la vie comme naturellement acquise- Née en Somalie, fille d'un opposant à la dictature de Siyad Barré, j'ai grandi dans mon pays, puis en Arabie Saoudite et au Kenya, dans un environnement où la mort s'invitait sans cesse. Un virus, une bactérie, un parasite, une sécheresse, une famine, une guerre civile, des soldats, des tortionnaires : elle pouvait prendre toutes les formes et frapper n'importe qui, n'importe quand. Lorsque j'ai eu la malaria, je m'en suis relevée. Lorsqu'on m'a excisée, ma blessure a cicatrisé.
Lorsque mon professeur de Coran m'a fracturé le crâne, les médecins m'ont sauvée. Un bandit a appuyé la lame d'un couteau contre ma gorge : je suis encore vivante, et plus que jamais insoumise.
Je me souviens de l'Arabie Saoudite où, sous le couvert de pureté, le moindre de nos gestes était hanté par le péché et la peur : pendaisons, mains coupées, femmes asservies, lapidées, tel était et demeure le quotidien de ce pays. Le respect littéral des paroles du prophète est incompatible avec les droits de l'homme, en contradiction avec la philosophie libérale.
Enkystés dans une mentalité moyenâgeuse, nombre de pays musulmans profitent des avancées technologiques de l'Occident en feignant d'ignorer qu'elles trouvent leur origine même dans la pensée des Lumières.
C'est cet aveuglement doublé d'hypocrisie qui rend la transition vers la modernité des plus pénibles pour les fidèles. J'ai quitté le monde de la foi, de l'excision et du mariage forcé pour celui de la raison et de l'émancipation sexuelle. J'ai fait ce voyage vers les droits humains. A présent, je sais que l'un de ces deux mondes est tout simplement meilleur que l'autre.
 
Certains, en Occident, estiment un tel distinguo politiquement incorrect, mais il faut bien concevoir que c'est l'islam qui est au premier chef traumatisé par le fondamentalisme, et non pas le monde occidental.
L'Europe n'en ressent l'onde de choc qu'à cause de l'immigration et de la globalisation. C'est ainsi qu'en relativisant la morale et en affirmant l'équivalence des cultures, nombre de vos intellectuels empruntent, sans même s'en apercevoir, les chemins de l'autodestruction.
 
Trois concepts sont au cœur de votre culture :
 
1. la liberté de l'individu comme fin en soi ;
2. la rationalité, soit la séparation de la science et du religieux ;
3. la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Créées sur une base humaniste, vos institutions sont l'expression de la vie d'ici-bas, alors que la philosophie islamique, rejetant la liberté individuelle, soumet l'individu à Dieu.
En terre d'islam, que la rationalité et la science entrent en conflit avec le Coran, et toute innovation du Coran et de la Sunna devient bida, inacceptable.
Le gouvernement ne peut être fondé sur la pensée de l'homme : la vie sur Terre n'est que temporaire. Il faut investir sur l'après. L'islam est un culte de l'au-delà.
Tel est le véritable schisme avec l'Occident : les deux conceptions sont incompatibles. J'ai, quant à moi, opté pour l'ici-bas.
 
Lorsque j'étais enfant en Somalie, sous l'arbre où elle tressait des nattes, ma grand-mère nous racontait des histoires, puis nous interrogeait pour savoir si nous en avions saisi la morale : savoir reconnaître l'ennemi, notamment.
Elle me disait : « C'est un instinct très utile. Si tu ne vois pas ce qu'il faut craindre, tu ne survivras pas.»
Et lorsqu'elle me surprenait en flagrant délit d'incompréhension, ou de faiblesse, elle me traitait de « doqon» ! Ce mot signifie deux choses : être irréfléchi et naïf.
 
Nous disons chez nous : « Stupide comme un dattier !»
Les dattes sont des trésors, et pourtant le dattier les perd, il les laisse tomber, l'une après l'autre.
Non, l'Europe n'est pas traumatisée par l'islam, mais elle est comme un dattier qui se dépouille, irréfléchie et naïve. Les choses tombent. Elle demeure inerte.
Pire, elle donne la liberté aux ennemis de la liberté.
Au sein de votre bel Occident, ce sont les bien-pensants à tendance socialisante qui en font le plus, dans l'irénisme, l'aveuglement volontaire et le conformisme face à la montée du fondamentalisme, à l'agressivité des radicaux, aux dangers du communautarisme. Stupides. Comme le dattier. S'il vous plaît : ne soyez pas doqon...
 
AYAAN HIRSI ALI, ancienne députée au Parlement néerlandais, publie« MA VIE REBELLE » chez Nil Editions(520 p., 22 €).

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