Toledot : La ressemblance

Publié le par Ofek

Adapté d'un discours du Rabbi de Loubavitch
 
Il y a bien longtemps vivait un homme qui représentait le paroxysme de l’amour.
Il aimait D.ieu et toutes Ses créatures. Sa maison était ouverte à tous les voyageurs, son cœur à chaque homme dans le besoin. C’est de cet homme dont l’attribut divin d’amour dit : « tant qu’il était là, je n’avais rien à faire car il faisait mon travail à ma place » (Sefer HaBahir).
 
Cet homme avait deux fils. L’aîné était affectueux, sensuel et extraverti. Le second fils, cependant, possédait plutôt une nature introvertie : un homme silencieux et réservé, doué d’une auto discipline qui tendait vers la rigidité.
La différence entre eux s’accentua quand ils se marièrent et eurent des enfants : le fils aîné engendra un clan célèbre pour sa nature passionnée et son hospitalité démonstrative, alors que le second fils eut lui-même un fils qui prit de lui une sévérité poussée à l’extrême, devenant un guerrier sans cœur et un meurtrier de sang-froid.
Le fils aîné est le fils de son père, disait-on. Le deuxième fils semblait avoir acquis sa nature ailleurs. On n’avait pas réussi à faire la différence entre la similitude et l’apparence.
 
Les cyniques de l’époque
 
La Parachah (Section hebdomadaire) Toledot (Genèse 23-26) qui relate la vie et la progéniture d’Its’hak commence par ces mots : « Voici la descendance d’Its’hak, fils d’Avraham ; Avraham engendra Its’hak ».
Mais Its’hak a déjà été identifié comme le fils d’Avraham, pourquoi le verset répète-t-il qu’Avraham engendra Its’hak ?
Rachi (Rabbi Chlomo Yits’haki, 1040-1105, auteur français des commentaires de la Torah les plus fondamentaux) explique :
Les cyniques de la génération disaient que Sarah était devenue enceinte d’Avimélè’h (le roi des Philistins) puisqu’elle n’avait pu réussir à enfanter pendant toutes ces années passées avec Avraham.
Que fit D.ieu ? Il fit en sorte qu’ Its’hak ressemble à Avraham, afin que tous puissent attester qu’Avraham avait engendré Its’hak.
C’est là le sens du verset : Its’hak (est certainement) le fils d’ Avraham (puisqu’il y a la preuve que) Avraham a engendré Its’hak.
 
L’explication de Rachi présente plusieurs points étonnants :
a) La Torah établit clairement qu’Avimélè’h ne toucha pas Sarah. Pourquoi devrions-nous être concernés par ce que les cyniques de cette époque pouvaient dire ?
b) Par ailleurs, si la Torah, pour quelque raison que ce soit, trouve nécessaire de faire allusion à cette preuve, n’aurait-elle pas dû le faire lors du récit de la naissance d’Its’hak ? Pourquoi attendre le récit de son mariage et la naissance de ses enfants, plusieurs décades plus tard ?
c) L’implication en est que la ressemblance entre Avraham et Its’hak est un événement extraordinaire orchestré par D.ieu pour attester de la paternité d’Its’hak (Que fit D.ieu ? Il forma l’apparence d’Its’hak…)
Mais n’est-il pas tout à fait naturel qu’un fils ressemble à son père ?
 
Les trois éléments patriarcaux
 
Nous Sages nous disent que les trois Pères de la nation juive, Avraham, Its’hak et Yaakov incorporent les trois attribut de ‘Hessed (amour, bienveillance), Gvourah (sévérité, rigueur, justice) et Tiférèt (harmonie et vérité).
Le ‘Hessed d’Avraham était illustré par son amour prodigieux pour D.ieu, sa campagne pour les condamnés, et ses efforts durant toute sa vie pour éclairer ses prochains.
La Gvourah d’Its’hak s’exprimait dans sa grande crainte de D.ieu, et sa parfaite auto discipline.
L’attribut de Yaakov, Tiférèt, était son aptitude à l’harmonie et à la vérité : sa capacité à intégrer les différentes qualités de son âme en un tout harmonieux. Dans Yaakov, les aspirations au ‘Hessed et à la Gvourah se réunissaient dans un caractère qui embrassait tout et supportait tout, un caractère avec la cohérence et la détermination qui sont les caractéristiques de la vérité.
C’est pourquoi Yaakov put persévérer et prospérer sous une diversité de conditions qu’il devait rencontrer dans sa vie, incluant ses années en Terre Sainte sous la tutelle des grands érudits de son temps, son emploi au service de Lavan le fourbe, sa confrontation avec Essav (Esaü) et son séjour dans l’Egypte dépravée.
 
De nos trois Patriarches, nous avons hérité ces trois composantes du caractère juif. D’Avraham nous tenons notre philanthropie légendaire et notre conscience sociale.
A Its’hak nous devons notre crainte de D.ieu innée et notre retenue morale.
Yaakov imprègne nos âmes du don de la vérité : notre engagement à l’étude et la connaissance de la Torah, la force ultime qui harmonise les différentes tendances de l’âme et de la création et le secret de notre persévérance à travers les convulsions de l’histoire.
 
Comme le démontre l’exemple de Yaakov, ’Hessed (Bonté) et Gvourah (Rigueur) ne s’excluent pas mutuellement. Bien au contraire, appliqués correctement, chacun de ces sentiments complète et renforce l’autre. En fait, un ‘Hessed qui ne serait pas diminué par la Gvourah et une Gvourah qui ne serait pas tempérée par le ‘Hessed est contraire à leurs desseins.
 
Pour donner un exemple : un père qui serre son enfant dans ses bras constitue expressément un acte de ‘Hessed ; mais s’il venait à serrer son enfant avec une force de l’intensité de son amour, il l’écraserait fatalement, à D.ieu ne plaise. Ainsi pour que son acte de ‘Hessed soit véritablement d’amour, il lui faut le réprimer avec de la Gvourah.
La même chose s’applique à chaque forme d’amour ; il faut un courant de respect mutuel, de pudeur et de retenue dans les relations, faute de quoi il risque de se désintégrer en un pseudo amour intéressé et aliénant qui est tout sauf le rapprochement des individus.
 
Par le même biais, l’application de la justice est un comportement classique de Gvourah, dont le but est d’établir une société civilisée. Mais un code légal et pénal qui n’est pas temporisé par de la compassion écrasera la société qu’il veut préserver.
Ou bien, pour citer encore un exemple de Gvourah, la soumission à l’autorité est cruciale dans le fonctionnement de n’importe quelle institution commune, que ce soit une armée, une usine ou une classe ; mais un soldat, un ouvrier ou un étudiant seraient intimidés au point d’en devenir incompétents si leurs supérieurs n’entretenaient avec eux une certaine relation d’affinité et de compassion.
 
C’est la raison pour laquelle l’harmonie et la vérité sont les deux facettes de Tiférèt.
Un amour sans réserve n’est pas plus qu’un amour retenu, pas plus qu’une justice sans concession ne l’est plus qu’une justice mitigée de compassion.
Bien au contraire quelque chose est plus vrai et durable quand ses contraires sont dépassés et unis pour valider ses propres principes et desseins.
 
Ecrit sur le visage
 
C’est là que réside le sens profond de la spéculation des cyniques de cette génération quant à la paternité d’Its’hak.
Ichmaël, le fils d’Avraham enfanté par la servante égyptienne de Sarah, Agar, leur paraissait être le véritable fils d’Avraham : gai, extraverti et généreux, il était apparemment fait du même moule qu’Avraham ; en fait, il possédait encore plus de passion que son père.
Par contre, l’introverti et stoïque Its’hak semblait difficilement être le fils de son père.
 
Et puis Its’hak se maria et engendra des fils jumeaux. Le plus jeune, Yaakov, était un homme doux, studieux et l’on pouvait discerner en lui à la fois la réserve de son père et la bonté de son grand-père. Mais Essav, l’aîné, était un produit absolu de la sévérité de son père, tout comme Ichmaël avait hérité et poussé à leur extrême les passions de son père.
 
La disparité entre père et fils semblait maintenant plus délimitée : le véritable héritier d’Avraham en ‘Hessed était Ichmaël alors que la Gvourah d’Its’hak, plus tard amplifiée par Essav, représentait une nouvelle tendance anti-avrahamique, parmi ses descendants.
 
La vérité est tout autre.
La passion d’Ichmaël était une corruption et non une amplification de l’amour d’Avraham, tout comme la cruauté d’Essav était une perversion de l’introversion de son père.
Le seul et véritable héritier d’Avraham était Its’hak, car bien que ce dernier fût émotionnellement différent voire contraire à son père, ils étaient tous deux impliqués à utiliser leurs caractères respectifs au service de leur Créateur plutôt qu’à la satisfaction de leurs tendances personnelles.
En fait ce n’est que par Its’hak qu’Avraham pouvait se développer en Yaakov, la synthèse parfaite de l’amour et de la crainte, de la dissémination et de la retenue, de la passion et de l’implication.
Et c’est de cette vérité que D.ieu attesta quand Il fit le visage d’Its’hak identique à celui d’Avraham. Ce n’était pas un phénomène surnaturel, puisque la ressemblance d’Its’hak à Avraham n’était pas extérieure : extérieurement ils étaient bien différents, mais elle tenait à leur caractère et à leur tempérament, à l’essence même de leur volonté et de leur âme. Néanmoins, D.ieu désirait que leur apparence reflète cette similitude quintessencielle et la Torah nous le relate pour en faire une leçon éternelle :
En tant qu’enfants d’Avraham, Its’hak et Yaakov, nous avons aussi en nous la force d’unir nos caractères différents en un but intrinsèque commun et exprimer cette unanimité dans notre dessein sur la face de notre vie.

Publié dans Reflexion Juive

Commenter cet article