La liberté d’expression doit-elle accommoder les « mais » ?

Publié le par Ofek

Richard Abitbol- upjf.org
 
Tout débat sur les droits et libertés fondamentaux, qui sont le fondement, souvent constitutionnel, des démocraties, est complexe et difficile, parce que chaque liberté fondamentale s’oppose à une autre.
Ainsi, le droit au respect de  la vie privée s’oppose-t-il au droit à la sécurité. Le débat, à chaque époque, consiste à bien définir où l’on désire  positionner le curseur.
 
Nul ne saurait nier que le droit à la sécurité est certainement la première des libertés, car lorsqu’il y a atteinte à la vie ou à l’intégrité de la personne, toute autre liberté devient anecdotique.
Cependant, le combat pour le respect de la vie privée a été long et difficile et nul ne veut, à juste titre d’ailleurs, y renoncer.
Et l’on voit très bien que lorsqu’il existe une « sécurité ambiante indiscutable », nul ne s’arrogerait le droit de restreindre cette liberté.
Or, depuis quelques années et notamment, depuis les attaques du 11 septembre - et aussi, il faut bien le dire, depuis une recrudescence de l’insécurité urbaine -, les hommes politiques, reflétant les inquiétudes du peuple, ont décidé de restreindre celle-ci au profit du « droit à la sécurité ».
Contrôles d’identité, contrôles de véhicules, contrôles vidéo… sont apparus dans la cité et sont, indiscutablement, des atteintes au droit au respect de la « vie privée ».
Mais cette atteinte est largement acceptée, car ce qu’elle protège est perçu comme largement supérieur à ce qu’elle enlève.
 
Pour revenir à notre liberté d’expression, elle est en conflit avec une autre liberté : le droit à la dignité de la personne. C’est donc à l’aune du conflit entre ces deux libertés que doit être menée notre analyse.
« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. » (Voltaire).
« On a le droit de critiquer l’islam, mais on se doit de le faire avec intelligence. » (Gilles de Robien).
 
Nous voyons que le « mais » de chacune de ces phrases change la sémantique de celle-ci.
Selon le Petit Robert, « mais » est une conjonction de coordination destinée à introduire une restriction, une nuance, une contradiction, entre deux affirmations également assumées par le locuteur.
Le débat sur la liberté d’expression se limite-t-il donc à une « cuisine » des « mais » ?
 
La leçon à tirer de l’affaire Redeker et de la polémique sur les caricatures de Mahomet, est-elle celle d’un « mais » interdit ?
Ce « mais » des uns est-il à opposer au « mais » des autres ? Sont-ce là des « mais » étrangers, voire étranges ? Des « mais » de cuisine locale, ou des « mais » universels ? Pour les uns, ce « mais » a bon goût, pour d’autres, il est détestable !
 
Pour les uns, les libertés, telles que définies par la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont des valeurs occidentales, pour les autres, ce sont des valeurs universelles.
Et en matière de liberté d’expression, la phrase de Voltaire demeure une valeur universelle qui a valeur d’étalon du devoir de tolérance, inscrit au cœur du projet démocratique.
 
Les récentes menaces et polémiques à propos de la libre critique de l’islam ont obligé les démocrates à revoir leur grammaire, à réentendre, dans le « mais » de Voltaire, le fondement de la liberté d’expression, c’est-à-dire non pas la restriction, mais la contradiction, non pas la nuance, mais l’obligation.
Le désarroi démocratique face à l’islamisme a été mis en exergue par différentes affaires qui ont défrayé la chronique, ces derniers mois : l’affaire des caricatures de Mahomet, l’affaire des propos du Pape, et enfin, la plus récente mais aussi la plus franco-française, l’affaire Redeker.
 
Robert Redeker, professeur de philosophie à Toulouse, a été menacé de mort par des groupuscules islamistes pour avoir signé, dans Le Figaro, du 19 septembre dernier, une diatribe musclée contre l’islam, son prophète et ses croyants.
Suite aux réserves du Ministère de l’Education Nationale, et après un temps de latence, des pétitions de soutien à Robert Redeker ont été lancées par diverses associations et personnalités, qui ont tout de même  réussi à obtenir quelques milliers de signatures.
Le tout sur la base d’une revendication unanime : la défense de la liberté d’expression.
 
Mais - car il y a un « mais » -, cette belle et indispensable construction s’est très vite fissurée sur un autre « mais », un « mais » dissonant, un « mais » de trop.
 
D’un côté, ceux qui assortissent leur soutien d’une critique à l’encontre des propos de Redeker (« je me bats pour sa libre expression, « mais » je ne suis pas d’accord avec lui ») ;
de l’autre, ceux qui signent un accord inconditionnel, sans se permettre aucun « mais ».
Et nous voilà derechef dans un tout petit débat sclérosé, à la française, alors qu’on attendait un grand souffle républicain et laïque.
Interdit, du coup, de discuter les arguments du « mais », interdit surtout de remettre dans le débat public le texte de Robert Redeker, que les intégristes veulent justement ne pas voir paraître.
Et voilà que le « mais » de Voltaire se heurte à d’autres « mais », nombreux et variés.
 
Il y a le « mais » religieux, que l’on entendit s’élever également pour critiquer les caricatures danoises de Mahomet et les propos du pape à Ratisbonne, le 12 septembre (il citait la charge d’un empereur byzantin du XVe siècle contre la nature belliqueuse de l’islam).
Ce « mais » religieux peut être décrypté ainsi : oui, les protestations violentes contre les attaques ou caricatures de l’islam sont inadmissibles, oui à la liberté d’expression, mais dans le respect des croyances de chacun.
Inutile de dire à quel point ce « mais »-là est dangereux et spécieux.
Si la liberté d’expression impose de ne choquer personne, il ne s’agit alors plus de défendre une liberté, mais d’organiser la répression des opinions.
Certes, la loi prévoit, au nom d’une certaine conception de l’ordre public ou de la morale, des limites à la liberté d’expression. De là à proposer, comme le font deux députés UMP (Jean-Marc Roubaud et Eric Raoult), de réintroduire la sanction du blasphème religieux dans le code pénal, il y a un grand pas qu’un démocrate hésitera à franchir.
 
Autre « mais », le « mais » qui se veut responsable et qui consiste juste à se demander jusqu’où il est légitime de choquer.
Ce « mais » a souvent été stigmatisé comme une manière de dire : « Redeker l’a bien cherché ». C’est le « mais » de Gilles de Robien, ministre de l’Education, soutenant le professeur, tout en le rappelant à un devoir de modération. C’est le « mais » de la Ligue des droits de l’homme, stigmatisant ses « idées nauséabondes ». C’est le « mais » de Jean Baubérot, historien de la laïcité, qui, dans sa tribune du Monde, en date du 6 octobre 2006, dénonce la « bêtise haineuse » de cet article.
 
Le problème posé par cette prise de position est crucial et n’a pas de solution toute faite : que doit être une éthique de la responsabilité, dans le cadre d’un Etat et d’une société laïques, face à une menace qui ne provient pas d’une source unique, identifiée, avec laquelle il n’y a pas de négociation possible, et dont on ignore, la plupart du temps, jusqu’à la réalité exacte et l’influence.
 
L’affaire Redeker n’a pas embrasé le monde musulman et on n’a vu ni manifestations de rue, ni violences, ni fatwas fulminées par des dignitaires religieux, comme dans l’affaire Salman Rushdie, en 1989 ; et ce, contrairement aux propos du pape contre l’islam, qui ont déclenché des manifestations au Pakistan, suscité le meurtre d’une religieuse en Somalie, des déprédations dans les églises de Palestine ; quant aux caricatures de Mahomet, elles ont fait couler davantage de sang encore.
 
Alors, avec quelle prudence faudrait-il limiter les propos critiques contre l’islam ?
Nulle loi ne saurait fixer cette limite. Et nous n’allons pas nous mettre à évaluer le sacrilège commis par Mozart, Voltaire ou Molière, à l’aune de ce que pourraient en juger les intégristes. On ne peut davantage limiter par décret la bêtise, l’intolérance ou l’ignorance, ni du provocateur ni de celui qui s’estime insulté, même si, comme le souligne le philosophe Yves Citton, « le but, et le bienfait principal, de la liberté de parole n’est pas de voir chacun s’égosiller publiquement en vociférant tout ce qui peut lui passer par la tête […], mais de répandre et d’approfondir le travail de rationalisation et de sensibilisation collectives qui définit les Lumières » (L’Envers de la liberté, éd. Amsterdam).
 
Dernier « mais », et essentiel car porteur d’espoir : c’est celui des intellectuels musulmans qui, ici en France ou dans leur pays, parfois en prenant de grands risques, luttent contre leurs coreligionnaires fanatiques.
C’est Abdelwahab Meddeb, auteur de La Maladie de l’islam (éd. du Seuil), signant la pétition en faveur de Redeker, tout en se déclarant insulté par les amalgames que celui-ci opère entre une lecture littérale du Coran et la formation des consciences de tous les musulmans ; c’est Youssef Seddik, signataire d’un appel de soutien à Redeker, en Tunisie, tout en relevant l’incitation à la haine raciale dans ses propos ; c’est Rachid Benzine, l’auteur des Nouveaux Penseurs de l’islam (éd. Albin Michel), qui regrette que ces tribunes à l’emporte-pièce « ne fassent que retarder le travail de tous ceux qui cherchent un débat critique ».
La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si ces voix courageuses sont créditées d’une dimension majoritaire, souvent silencieuse, ou si elles doivent être considérées comme des voix « d’exception », phagocytées par les valeurs occidentales.
 
La seule manière de les rendre véritablement majoritaires est de les considérer comme telles, et de leur donner toute l’audience qu’elles méritent. Et ce, afin d’intégrer ces « lumières de l’islam » dans un monde apaisé et acquis aux valeurs universelles.
En tout état de cause, il ne saurait y avoir une politique des « quotas » de la liberté d’expression ; celle-ci ne se partage pas et le seul « mais » qui vaille est celui que définit notre droit.
 
Il faut rendre au « mais » de Voltaire sa saveur originelle !
 
Texte aimablement communiqué par Netha.
 

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