Madame « J’écoute tout le monde » pourra-t-elle donner raison à tout le monde ?

Publié le par Ofek

Menahem Macina- upjf.org
 
« Le mal étrange qui semble frapper les dirigeants socialistes lorsqu'ils se rendent au Proche-Orient ne serait pas une fatalité, mais une malédiction. En cause, une substance mystérieuse, le Jospinium 210, ainsi nommée parce qu'elle fut, pour la première fois, isolée dans les sécrétions de Lionel Jospin après qu'il ait dû changer de pantalon suite à sa visite à l'université de Bir Zeit en février 2000 [*].
Ségolène Royal a, quant à elle, présenté des symptômes légèrement différents, puisque c'est vis-à-vis des propos d'un député du Hezbollah fustigeant « la démence illimitée de l'administration américaine" qu'elle a déclaré « partager beaucoup de choses »[...] les jours de la candidate du parti socialiste ne seraient pas en danger.
François Hollande est pour sa part mystérieusement indemne de toute contamination, soit qu'il ne soit pas socialiste, soit qu'il ne soit plus compagnon de Ségolène Royal, ou encore les deux. »
(Extrait de "Ségolène Royal contaminée au Jospinium 210", sur le site Desinformations.com).
 
Le pataquès libanais de la candidate socialiste à l’Elysée a tout du bafouillage. Normal : à force de vouloir se concilier tout le monde, on perd toute sa crédibilité… et mieux vaut ne pas parler de sa dignité.
 
Voilà toute l’histoire (1).
Vendredi 1er décembre, Madame Royal s’adressait à la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale libanaise. Répondant à un député du Hezbollah qui fustigeait, devant elle, « la démence illimitée de l'administration américaine », Ségolène Royal a affirmé : « Il y a beaucoup de choses que vous dites que je partage », et de citer en exemple, « l'analyse du rôle des Etats-Unis ».
 
Quelqu’un, dans son entourage, lui ayant sans doute signalé la gaffe, la candidate socialiste a tenté de rectifier le tir. Au sortir de la réunion, elle a déclaré : « On me dit que ce que j'ai dit tout à l'heure pourrait prêter à confusion, donc je vais bien préciser le sens de ma pensée par rapport à ce que j'ai dit sur l'intervention de l'administration Bush en Irak, je ne voudrais pas que ce soit confondu avec une condamnation globale de l'action des Etats-Unis ».
 
Et Madame Royal d’ajouter : « Il ne faut pas confondre cette appréciation des choses avec une condamnation globale des Etats-Unis qui est un pays dont la France est également amie et avec lequel nous avons beaucoup de convergences, je tenais à ce que ce soit précisé ».
 
Ouf, c’était moins une, ont dû soupirer ses conseillers. Songez donc : Madame est invitée, à la mi-décembre, à se produire devant le Congrès du Parti démocrate américain. Alors, cracher dans la soupe américaine – surtout démocrate – cela aurait fait désordre.
 
Mais il y a eu pire, la rumeur faisait état de l’étonnement de certains journalistes devant son absence de réaction, lorsque Ali Ammar, le député du Hezbollah avec qui elle s'était entretenue la veille, avait fait devant elle un parallèle entre la politique israélienne au Liban et le nazisme.
Là, plus question de circonlocutions, Ségolène a nié en bloc : « Ces propos n'ont pas été tenus », a-t-elle assuré (2), ajoutant que si tel avait été le cas, elle aurait « quitté la salle ». (Voir la vidéo sur LCI)
 
François Fillon, conseiller politique de Nicolas Sarkozy s’est dit choqué : « les fautes que Ségolène Royal a multipliées ces dernières heures au Proche-Orient sont choquantes ». « Accepter de parler avec un membre du Hezbollah, organisation qui prône la destruction d'Israël, qui a provoqué et mené la guerre contre Israël en entrant en territoire israélien et en prenant des otages, était déjà une faute », estime M. Fillon.
« Laisser insulter sans réagir les alliés et amis de la France, qu'il s'agisse des Etats-Unis ou d'Israël, en est une autre, lourde », ajoute-t-il.
« C'est une chose de vouloir écouter tout le monde. C'en est une autre de dialoguer sans conditions, sans montrer la moindre exigence à l'égard de ses interlocuteurs ».
 
Mais voici la bourde suprême de la candidate à la magistrature suprême : ne s'est-elle pas avisée d'estimer que la démonstration de force organisée par le Hezbollah était « révélatrice d'une crise », mais constituait un « moment démocratique » ?
Et d’ajouter sentencieusement : « C'est, une fois de plus, la démonstration que le Liban est une démocratie, démocratie fragile, mais démocratie ».
 
On reconnaît là le génie de la populiste candidate socialiste, qui s’est rendue célèbre en promettant d’écouter tout le monde.
Avant de gloser, la bouche en cœur, sur des sujets dont, visiblement, elle ignore tout, Madame Royal, aurait dû au moins « écouter » la presse libanaise d’expression française, ou mieux, « entendre » ce que pensent les députés libanais hostiles à l’influence délétère de la Syrie et à son immixtion sanglante dans la politique du Liban – M. Joumblatt, par exemple. Notre spécialiste improvisée de la géopolitique moyen-orientale aurait ainsi appris que ce qu’elle appelle extatiquement « moment démocratique » est perçu, par une écrasante majorité de Libanais et par des dirigeants de pays arabes non suspects d’arabophobie (Egypte et Arabie Saoudite, entre autres), comme une tentative de putsch (3).
 
L’un des thèmes majeurs de la campagne de Ségolène Royal, est « l’ordre juste » (4).
Un quotidien a peut-être pérennisé la formule, en intitulant un article récent : « Ségolène Royal invite les Français à définir eux-mêmes l' « ordre juste » (5).
Aucun doute : la candidate socialiste a l’art de la formule, des formules même. Mais il y a deux problèmes dans cette invitation :
 
· Beaucoup des Françaises et des Français auxquels elle s’adresse ignorent le sens même de cette expression, et ceux qui le connaissent ont chacun leur idée (leurs idées !) sur ce que doit être cet « ordre juste » et la manière dont il doit être instauré.
Comment la future Présidente de la République française conciliera-t-elle ces avis divergents, voire antagonistes ?
 
            ·  D’où découle la deuxième difficulté – de loin la plus redoutable : comment, après avoir « écouté tout le monde », Madame la Présidente parviendra-t-elle, à tirer de la foultitude d’avis recueillis, un consensus citoyen sur des questions immensément complexes - de politique internationale, par exemple ?
Et surtout, puisqu’il faut bien, pour gouverner, décider d’une politique et l’appliquer, même si elle ne plaît pas à tout le monde, comment compte-t-elle s’y prendre pour maintenir l’euphorique unanimisme qu’elle a suscité, quand la raison d’Etat et l’état des finances publiques l’obligeront à prendre les mesures impopulaires qu’implique la gestion, réaliste et sérieuse, d’un Etat ?
 
Et mieux vaut ne pas imaginer ce que sera sa politique moyen-orientale, si s’avère ce que la majorité des spécialistes redoutent, à savoir : un embrasement régional au Proche- et au Moyen-Orient.
 
Notes
 
[*] On se souvient peut-être qu’au cours de son voyage au Moyen-Orient, fin février 2000, M. Lionel Jospin, alors Premier ministre, avait qualifié de « terroristes » les attaques du Hezbollah contre des soldats israéliens et affirmé que « les répliques israéliennes, et que nous pouvons comprendre, frappent aussi peu que possible les populations civiles ».
Ces déclarations avaient soulevé une vague d’indignation dans le monde arabe et avaient valu à l’homme politique français un caillassage en règle, lors de sa visite à l’Université palestinienne Bir-Zeit (24 février 2000).
Le meilleur résumé de l’incident, avec remise dans son contexte, figure dans un article de G. Marion et P. Robert-Diart, journalistes au Monde, intitulé « Retour sur un 'dérapage' », repris sur le Blog de JC Durbant.
 
(1) Je suis redevable, pour l'essentiel des faits et des citations de mon article, aux informations mises en ligne par le site de LCI et divers autres médias libanais francophones.
 
(2) A cette dénégation, on opposera le compte-rendu détaillé de l'incident, que fait, sur le site Al-Oufok, l'article intitulé « Liban : L’opposition campe au cœur de Beyrouth » : « Même notre expérience de la résistance est inspirée de votre expérience. Le sionisme qui a versé notre sang et qui a usurpé notre indépendance et notre souveraineté n’est pas moins mauvais que le nazisme qui a occupé la France », a déclaré [Ali Ammar], député chiite du sud-Liban.
Ses propos étaient transcrits par deux traducteurs, un pour la candidate et son entourage et l’autre pour les journalistes.
Les nombreux journalistes présents ont clairement entendu Ali Ammar prononcer par deux fois au micro le mot « naziya », qui signifie « nazisme » en arabe. »
On notera qu'une certaine presse française se hâte de déployer un pare-feu.
C'est ainsi qu'un communiqué d'Associated Press, mis en ligne sur le site Canoë, rend compte, à sa manière, de l'incident, en titrant : « Ségolène Royal «condamne» les propos du député du Hezbollah ».
 
 
(4) Jean-Luc Mélenchon a mis en ligne sur son site un long mais passionnant article critique, à propos de cette notion, sous le titre : « L’« ordre juste » n’est pas un ordre émancipateur ! ».
 
(5) Le Monde du 21 novembre 2006.
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