Moyen-Orient et nouvelles stratégies

Publié le par Ofek

Daniel Sibony  - Danielsibony.typepad.fr
 
Certaines analyses de stratèges sur le Moyen-Orient (incluant, outre Israël et les Palestiniens, l'Irak, l'Iran, le Liban, l'Afghanistan) produisent un curieux discours défaitiste, où l'on répète [1] que depuis trois ans « tout à changé », qu'on a « la guerre après la guerre », l'enlisement, les pertes humaines infligées par un ennemi qui a des « armes [russes] de la dernière génération… » ; que la puissance américaine est « contre-productive », « inefficace », que les armées occidentales ne peuvent que se protéger…
On en rajoute sur la « cuisante désillusion » d'Israël au Liban, puis sur le nucléaire iranien, pour conclure que les Occidentaux sont dans « une posture presque pire que la défaite, la non-victoire ».
(Au fait, en quoi la non-victoire est-elle pire que la défaite ?)
 
L'argument majeur de cette rhétorique dépressive, c'est que la guerre-éclair contre Saddam Hussein n'a rien résolu ; et comme l'a dit récemment le nouveau secrétaire d'Etat américain à la Défense : les Etats-Unis ne sont pas en train de gagner la guerre d'Irak. La perdent-ils pour autant ?
 
Il semble qu'on soit dans une tout autre logique que binaire. Et ces références, bien trop conventionnelles, ratent les facteurs essentiels de ce vaste conflit, qui sont psychologiques et culturels plutôt que purement techniques.
La guerre en Afghanistan puis en Irak et au Liban a révélé, parmi ces peuples de la Oumma, des forces de mortification qui changent les données stratégiques : ces forces poussent à se tuer soi-même, à tuer ses proches ou à tuer n'importe qui juste pour montrer qu'il n'y aura pas la paix, que la guerre continuera tant qu'on n'est pas satisfait ; alors qu'on n'a pas de vraie demande à formuler (celle du départ de l' « étranger », des Américains, n'est qu'apparente et provisoire : partiraient-ils demain, la violence se déchaînerait encore plus fort).
 
Ces peuples souffrent d'une identité mortifiée, depuis longtemps, comme si au départ elle était programmée pour gagner et que, n'y arrivant pas, elle se frappait elle-même pour mieux clamer son existence en empêchant qu'il y ait la paix.
A la limite, le fait qu'en Irak on s'entretue maintenant entre sunnites et chiites, donc entre groupes ennemis (mais « frères »…) donne un peu de sens par rapport au chaos antérieur où la tuerie semblait un pur défoulement.
Aujourd'hui, le morbide s'est un peu « ordonné » : les sunnites tuent les chiites et inversement ; mais ce sont des civils qu'on tue ; on tue « n'importe qui ».
De même ailleurs, le Hezbollah, tire sur des populations. Dans tous ces cas, c'est l'existence même de l'autre qui fait problème.
 
En Irak, l'autre c'est aussi l'Américain, et il est exécré car on lui doit d'avoir abattu le tyran : nul autre que lui n'aurait pu le faire.
Mais qu'est-il venu apporter, cet autre « occidental » ? La démocratie ?
Certes, l'acte de voter a produit une jouissance individuelle et fugace, celle de s'exprimer librement, au moins une fois. Mais cela a aussi libéré des forces mortifères, des déchaînements de violence archaïque orientée contre soi, contre son peuple, contre ses propres citoyens. Ce n'est pas une violence militaire; de sorte que la « vaincre » ou « être vaincu » par elle n'a pas grand sens.
 
Quand la violence est militaire, comme dans le cas du Hezbollah, on peut penser qu'elle trouvera à terme des ripostes adéquates. Les missiles du Hezbollah et ceux du Hamas trouveront un jour leur parade, car les problèmes techniques trouvent toujours des réponses techniques, qui à leur tour posent d'autres problèmes techniques, etc. Il n'y a pas de technique ultime.
On s'en souvient, lors de l'Intifada, quand les hommes-bombes faisaient fureur, des stratèges d'ici nous expliquaient que c'était l'arme absolue, que les Palestiniens la détenaient en très grande quantité - d'hommes prêts à mourir pourvu que ça en tue beaucoup d'autres. Et cette arme a été jugulée.
 
Certes, il y a le cas du nucléaire ; mais alors, on entre dans des systèmes dissuasifs qui ont été jusqu'ici plutôt bien gérés.
Le plus grave, c'est plutôt l'immense réserve de mortification, qui engendre une violence suicidaire. Elle est organisée par des avant-gardes intégristes, prêtes à se tuer et à prendre leur peuple pour bouclier humain.
Et ce peuple n'y peut rien, il semble d'avance consentant, comme s'il se doutait que cette tactique mortifiée venait de loin, des origines, et qu'il n'y avait qu'à s'y soumettre. C'est du « mektoub », c'est écrit.
 
Cette tactique est une mécanique presque parfaite. Mais ce qui est remarquable, c'est que les médias occidentaux, notamment européens, s'y sont parfaitement ajustés : ces médias montrent chaque jour que toute riposte à cette violence est injuste, insupportable, etc.
La machine s'alimente des attaques qu'on lui porte mais qui, en même temps la désorganisent. L'effet est donc assez complexe, et ne relève pas d'une logique univoque.
 
« En toute logique », comme on dit, c'est-à-dire en logique binaire, il eût fallu qu'aucune force occidentale n'entrât dans ces pays de la Oumma : mais c'était impossible, c'eût été laisser les talibans préparer d'autres « 11 Septembre », laisser Saddam Hussein préparer d'autres coups (après le Koweït, les massacres de Kurdes et de chiites), etc.
On peut aussi dire qu'une fois entrées, ces forces auraient dû partir aussitôt après la chute du dictateur. Mais la guerre civile aurait alors éclaté. Ces forces n'auront-elles fait que la différer ? Or elles gardent cependant un certain contrôle.
 
De même, si Israël avait rendu Gaza et la Cisjordanie très vite après 67, il aurait été bombardé à partir de ces territoires, comme il le sera sans doute quand ils seront tous rendus. Israël n'aura-t-il fait que retarder l'épreuve ?
Mais il garde quand même un certain contrôle. La haine qui le vise aujourd'hui le visait depuis longtemps (depuis bien avant l'islam, si l'on en croit certains témoignages bibliques que j'analyse dans un livre récent [2]).
Cette mise en question de son existence ne semble pas vraiment dépendre de sa façon d'exister.
Si Israël avait rendu plus tôt les Territoires, cela aurait évité à une certaine opinion de croire que la cause majeure du conflit était leur Occupation.
On aurait vu plus tôt ce qui va s'éclairer peu à peu, à savoir que le vrai territoire dont on attend que l'Etat juif le restitue, c'est la Terre d'Israël ; qui est en effet une entorse dans la plénitude islamique.
Il est vrai que dans un second temps, cette plénitude de la Oumma prendra conscience, un jour, que l'existence d'un « autre » tel qu'Israël est une chose assez positive.
 
En attendant, on est devant un adversaire qui jouit de mourir et de répandre sa propre mortification, son impuissance à vaincre, ou à vivre avec l'autre dans un rapport de partage (impasse entre chiites et sunnites, impasse entre juifs et musulmans).
Alors, il faut revoir certaines notions conventionnelles, et ne pas croire que des analyses pompeusement défaitistes éclairent quoi que ce soit.
Certes, on doit être ferme devant ces masses mortifiées et ces avant-gardes meurtrières, mais on doit être en même temps prêt à parler avec elles, avec douceur et ouverture, tout en se rappelant que la thérapie d'un tel symptôme - le deuil impossible d'une Origine sans « autre » - prendra du temps.
 
[1] . Voir par exemple l'article de A. de La Grange, paru dans Le Figaro du 29/11/06.
[2] . Lectures bibliques. Premières approches, (Odile Jacob, 2006).

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