Élection présidentielle : quand tous les candidats adoptent la posture protestataire ?

Publié le par Ofek

Éric Zemmour  -  Le Figaro
 
 
Qui a dit : « C'est aux gouvernements démocratiquement élus de décider de l'avenir de nos économies et non à monsieur Trichet » ? Non, ce n'est pas le souverainiste Philippe de Villiers, mais Ségolène Royal.
Qui a réclamé le retour de la « préférence communautaire européenne » ? Non ne c'est pas la communiste Marie-George Buffet, mais Nicolas Sarkozy.
Qui a tonné contre le pouvoir maléfique de TF1 et des grands médias coupables de l'ignorer ? Non, ce n'est pas Jean-Marie Le Pen, mais François Bayrou.
 
Tous protestataires, tous populistes, tous mal-pensants. Tous parlant de et pour la province. Tous criant haro sur l'euro fort, tous vouant aux gémonies Jean-Claude Trichet. Tous anti-élites, tous anti-Paris, tous anti-Bruxelles.
Un esprit innocent pourrait croire que Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy ont voté non au référendum sur le traité constitutionnel de mai 2005. Et que François Bayrou n'a pas été un soutien d'Édouard Balladur lorsqu'il était le candidat préféré de TF1.
 
À l'époque, il y a dix ans seulement, tout était simple : d'un côté les candidats sérieux, qui évoluaient dans le « cercle de la raison », celui de l'Europe bruxelloise et de la « mondialisation heureuse », et les autres, les extrêmes, les populistes, les démagogues.
 
Pour avoir flirté avec les premiers, Jacques Chirac fut ostracisé par les bien-pensants mais il battit successivement les deux représentants assumés de ce qu'on appelait alors la « pensée unique » : Édouard Balladur et Lionel Jospin.
Chirac avait alors mis un pied dans le Rubicon, mais n'avait pas plongé dedans, craignant d'être emporté par le courant glacé de la diabolisation nationaliste, souverainiste, protectionniste. Le mystérieux « gaucho-lepénisme ».
Chaque présidentiable crédible se répétait alors comme une malédiction la menace de François Mitterrand : « On ne peut pas être président si on est contre l'Europe. »
On a l'impression aujourd'hui que chacun des présidentiables se murmure au contraire : « On ne peut être élu que si on est contre l'Europe. »
 
Depuis avril 2002 et le 29 mai 2005, tout se passe comme si une majorité d'électeurs français, obsédés d'égalité davantage que de liberté, comme le faisaient déjà remarquer Chateaubriand et Tocqueville, rejetaient un modèle qui crée à la fois beaucoup de richesses et beaucoup d'inégalités.
Ségolène se chevènementise tandis que Sarkozy se séguinise. Douce revanche pour les battus de l'histoire récente.
 
Chacun de ces candidats s'est construit contre son propre camp, grâce aux sondages qui l'ont imposé à des appareils hostiles.
C'est parce qu'ils étaient différents, parce qu'ils osaient des propos transgressifs par rapport au politiquement correct que Sarko et Sego se sont distingués.
Sarkozy a dénoncé la dictature des « people » bien pensants par son discours répressif au « Kärcher » ; Ségolène de même avec les 35 heures ou l'encadrement militaire des jeunes voyous de banlieue.
C'est grâce à leur époustouflante popularité que Sarkozy a déchiraquisé l'UMP et que Royal a exterminé les éléphants.
C'est parce qu'il flirte enfin avec les nombres à deux chiffres que Bayrou a pacifié sa famille.
Sarkozy n'était pas un énarque, Ségolène était une femme, Bayrou ne faisait pas la une de Paris Match en maillot de bain avec ou sans sa femme. Leurs faiblesses sont devenues des armes lourdes.
 
Les mots tant reprochés à Sarko - « racaille », « Kärcher »  - l'ont définitivement démarqué du prompteur élyséen en langue de baobab ; l'incompétence avérée de Ségolène - en économie ou à l'international - est devenue la réelle source de sa légitimité face à la « compétence » de Fabius ou de DSK.
Les affrontements de Bayrou et de Claire Chazal sur TF1 s'échangent sur le Net comme des samizdats sous le manteau au temps de Brejnev.
C'est le pays réel contre le pays télévisuel. C'est la politique pour les nuls contre les premiers de la classe.
C'est l'iden­tification des « petits » contre l'arrogance de « ceux qui savent » : petits Blancs contre bobos, femmes ­contre hommes, provinciaux contre Parisiens. C'est l'heure de toutes les revanches.
 
Mais aucun d'entre eux ne veut ni ne peut aller trop loin.
Sarkozy craint comme la peste la diabolisation médiatique ; Ségolène Royal laisse François Hollande réparer la vaisselle cassée avec le père et la fille Delors, et leurs épigones ; l'agrégé de lettres Bayrou marie avec un art consommé de la langue le terroir et Bruxelles, Maurice ­Barrès et Jean Monnet.
 
L'équilibre est fragile mais pour l'instant il tient. Il permet aux trois candidats de « l'Établissement » de récupérer les soutiens de l'électorat populaire, et à des champions du oui au référendum du 20 mai 2005 de marginaliser leurs vainqueurs du non, confirmant une nouvelle fois la vieille loi selon laquelle la domination idéologique n'entraîne pas forcément la domination politique.
 
Mais attention, la « vraie » campagne n'a pas commencé.
Alors, chacun des candidats aura le même temps de parole médiatique.
Alors, selon la fine analyse d'Emmanuel Todd, les classes populaires rentreront mentalement dans la bataille politique et ne suivront plus docilement le « bruit médiatique ».
Alors, tous les marginalisés d'aujourd'hui, des souverainistes nationalistes aux altermondialistes trotskistes, voudront reprendre leur bien avec une rage féroce.
Alors, les forces des favoris pourraient redevenir des faiblesses : Sarkozy est ministre d'État depuis quatre ans ; Ségolène Royal a fait toute sa carrière à l'ombre de Mitterrand et de Delors ; Bayrou veut faire travailler ensemble « tous les premiers de la classe », de DSK à Juppé en passant par Kouchner et Rocard.
 
Au fait, qui affiche dans Paris une superbe jeune femme, métisse ou Beurette, piercing apparent et pantalon taille basse ? Non, ce n'est pas Olivier Besancenot, mais Jean-Marie Le Pen.
Et qui se paie une campagne d'affichage de « bourgeois » au nom des travailleurs ? Oui, c'est ­Arlette Laguiller. Tout fout le camp.

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Gad 28/12/2006 16:48

Comme toujours, Zemmour voit juste et en plus nous fait rire! Très fort ce Zemmour, quel décalage avec ces émissions de variété où le public ne fait que de le siffler! Il n'y a que la vérité qui blesse. Gad.