Les revendications des Musulmans sur Jérusalem (Suite)

Publié le par Ofek

VI. Le règne israélien
 
Cette indifférence prit fin brusquement après juin 1967, lorsque la ville sainte passa sous contrôle israélien.
Les Palestiniens replacèrent Jérusalem au centre de leur programme politique.
Des images du Dôme du Rocher apparurent partout, du bureau de Yasser Arafat à l'épicerie du coin.
Les slogans sur Jérusalem proliférèrent et la cité devint bientôt la question la plus brûlante du conflit israélo-arabe.
L'OLP rattrapa son omission de 1964 en mentionnant expressément Jérusalem dans sa constitution de 1968 comme étant « le siège de l'Organisation de libération de la Palestine ».
 
« Comme pendant les Croisades », souligne Lazarus-Yafeh, les leaders musulmans « mirent à nouveau en exergue la sacralité de la tradition islamique de Jérusalem ».
Ce faisant, ils se basaient en partie sur les mêmes arguments (par exemple le dénigrement des liens religieux de l'occupant avec la cité) et les mêmes hadiths pour étayer leurs allégations.
Les Musulmans imitèrent bientôt la dévotion juive envers Jérusalem : Arafat prétendit que « Al-Qods est au plus profond de notre cœur, du cœur de notre peuple et du cœur de tous les Arabes, Musulmans et Chrétiens du monde entier ».
 
Les déclarations extravagantes devinrent monnaie courante (Jérusalem était maintenant « comparable en sainteté » à La Mecque et à Médine ; ou encore « notre lieu le plus saint entre tous »).
Jérusalem était mentionnée régulièrement dans les résolutions de la Ligue des États arabes et des Nations Unies.
Les gouvernements jordanien et saoudien se montrèrent alors aussi généreux envers les administrateurs religieux de Jérusalem qu'ils avaient été pingres avant 1967.
 
Les Palestiniens ne furent pas non plus les seuls à manifester un tel engouement pour Jérusalem : la cité servait dès lors à nouveau d'instrument de mobilisation de l'opinion musulmane internationale.
Cet effort devint manifeste en septembre 1969, lorsque le roi Faysal prétexta un incendie à la Mosquée Al-Aqsa pour réunir vingt-cinq chefs d'État et établir l'Organisation de la Conférence islamique, une institution pour les Musulmans inspirée de celle des Nations Unies.
Au Liban, le groupe fondamentaliste Hezbollah apposait des images du Dôme du Rocher partout où c'était possible, des affiches aux foulards, et les accompagnait souvent de son slogan : « Nous progressons ».
 
Le principal dirigeant chiite libanais, Muhammad Husayn Fadlallah, évoquait régulièrement la libération de Jérusalem du contrôle israélien pour inspirer ses gens ; et, comme l'explique son biographe Martin Kramer, ce n'était pas des paroles en l'air, mais bien l'expression de son « intention de lancer un mouvement de libération du Liban au nom de l'Islam ».
 
La République islamique d'Iran fit alors de Jérusalem un problème essentiel, suivant en cela le dictat de son fondateur, l'ayatollah Khomeiny, qui affirmait que « Jérusalem est la propriété des Musulmans et doit leur revenir ».
Peu après la fondation du régime, sa pièce de monnaie de 1 rial et son billet de banque de 1000 rials arboraient le Dôme du Rocher (quoique ce dernier y fut d'abord qualifié à tort de « Mosquée Al-Aqsa », ce qui causa quelque embarras).
Les soldats iraniens en guerre contre les forces de Saddam Hussein dans les années 1980 recevaient des cartes grossières montrant leur attaque menant jusqu'à Jérusalem, à travers l'Irak.
L'ayatollah Khomeiny décréta que le dernier vendredi du Ramadan serait la Journée de Jérusalem, et cette commémoration fut une occasion majeure de harangues anti-israéliennes dans de nombreux pays, dont la Turquie, la Tunisie et le Maroc.
La République islamique d'Iran marqua cette journée en diffusant des timbres et des affiches montrant des scènes de Jérusalem accompagnées de slogans appelant à la mobilisation.
En janvier 1997, une foule de 300 000 personnes fêta la Journée de Jérusalem en présence de dignitaires tels que le président hachémite Rafsandjani.
La Journée de Jérusalem est célébrée (en grandes pompes, avec une série de discours, une exposition d'art, un spectacle folklorique et un programme pour la jeunesse) jusqu'à Dearborn, au Michigan.
 
Lorsqu'il fut chose courante pour les Musulmans de clamer un attachement passionné pour Jérusalem, le nombre de pèlerins musulmans dans la cité quadrupla par rapport aux années précédentes.
Une nouvelle littérature vantant les « vertus de Jérusalem » fit son apparition.
Jérusalem est maintenant un thème si chargé d'émotion pour les Musulmans qu'ils lui consacrent des livres de poésie (surtout en langues occidentales).
Et, au niveau politique, Jérusalem est devenue un thème unificateur sans égal pour les Arabophones.
 
« Jérusalem est le seul thème qui semble unifier les Arabes. C'est leur cri de ralliement », relevait un diplomate arabe de haut rang à la fin de l'an 2000.
Par moments, la ferveur envers Jérusalem concurrence même l'importance de La Mecque.
Rien moins que le prince héritier ‘Abdullah d'Arabie Saoudite est supposé avoir déclaré à maintes reprises que, pour lui, « Jérusalem est l'égale de la ville sainte de La Mecque ».
 
Hasan Nasrallah, le leader du Hezbollah, va plus loin encore et annonce, dans un discours majeur : « Nous ne renoncerons pas à la Palestine, à l'entier de la Palestine, et Jérusalem restera le lieu vers lequel tous les guerriers djihadistes dirigeront leurs prières ».
 
Théories douteuses
 
Dans l'élan de ces grandes émotions sont apparues quatre théories, historiquement douteuses, censées fonder les revendications islamiques sur Jérusalem :
 
Le lien islamique de Jérusalem serait antérieur à ses attaches juives.
 
Le « ministre » palestinien des fondations religieuses prétend que Jérusalem a « toujours » été placée sous souveraineté musulmane.
De même, Ghada Talhami, un polémiste, affirme qu'« il y a d'autres villes saintes dans l'Islam, mais Jérusalem occupe une place particulière dans le cœur et l'âme des Musulmans, car son destin a toujours été lié au leur ». Toujours ?
 
Alors que la fondation de Jérusalem précéda celle de l'Islam de quelque deux millénaires ?
 
Ibrahim Hooper, du Conseil des relations américano-islamiques (Council on American-Islamic Relations, CAIR) basé à Washington, explique ainsi cet anachronisme :
 
« L'attachement des Musulmans à Jérusalem ne débute pas avec le prophète Mahomet, il commence avec les prophètes Abraham, David, Salomon et Jésus, qui furent tous des prophètes de l'Islam ».
 
En d'autres termes, les principaux personnages du Judaïsme et du Christianisme étaient en réalité des proto-Musulmans.
Cette théorie est à l'origine des déclarations de l'homme de la rue palestinien, pour qui « Jérusalem était arabe dès le jour de la création ».
 
Le Coran mentionnerait Jérusalem.
 
L'identification du Voyage nocturne avec Jérusalem est si totale qu'elle a été reprise dans un grand nombre d'éditions du Coran, et plus particulièrement dans ses traductions.
 
Certaines précisent dans une note de bas de page que la « mosquée la plus éloignée » « doit » faire référence à Jérusalem.
 
D'autres franchissent le pas (blasphématoire ?) consistant à insérer directement le nom de Jérusalem dans le texte, après la mention de la « mosquée la plus éloignée ».
 
L'opération peut revêtir plusieurs formes différentes.
 
La traduction de Sale recourt à l'italique :
 
from the sacred temple of Mecca to the farther temple of Jerusalem
(du temple sacré de La Mecque au temple plus éloigné de Jérusalem)
 
La traduction d'Asad fait usage de crochets :
from the Inviolable House of Worship [at Mecca] to the Remote House of Worship [at Jerusalem]
(du Temple Sacré [à La Mecque] au Temple Lointain [à Jérusalem])
 
Et la version de Behbudi-Turner l'intègre dans le texte, sans distinction aucune :
from the Holy Mosque in Mecca to the Al-Aqsa Mosque in Palestine
(de la Sainte Mosquée de La Mecque à la Mosquée Al-Aqsa en Palestine)
 
Si les traductions du Coran mentionnent aujourd'hui Jérusalem, on ne s'étonnera pas de constater que ceux qui se fient à ces traductions croient que Jérusalem « figure dans le Coran »; et c'est là précisément ce qu'un consortium d'institutions musulmanes américaines affirmait en l'an 2000.
 
L'une d'entre elles alla même plus loin : selon Hooper, en effet, « le Coran se réfère à Jérusalem à travers son élément islamique essentiel, la Mosquée Al-Aqsa ».
Cette erreur a des conséquences concrètes.
Ainsi, Ahmad ‘Abd ar-Rahman, secrétaire général du « cabinet » de l'Autorité palestinienne, fonda sa revendication à la souveraineté palestinienne en ces termes :
 
«Jérusalem est intouchable, inattaquable, et personne ne peut la remettre en question car elle figure dans le Coran ».
 
Mahomet aurait visité Jérusalem.
 
La biographie islamique du prophète Mahomet est très exhaustive et ne fait nulle part mention du fait qu'il aurait quitté la péninsule arabe, et encore moins voyagé jusqu'à Jérusalem.
 
Ainsi, lorsque Karen Armstrong, une experte de l'Islam, écrit que « les textes musulmans indiquent clairement que (...) le récit du Voyage nocturne mystique de Mahomet à Jérusalem (...) décrit une expérience non pas physique, mais purement visionnaire », elle ne fait que constater l'évidence.
 
En fait, cette phrase est tirée d'un article intitulé « Le fondement de l'Islam : pourquoi Jérusalem revêtit une importance centrale pour Mahomet » et postulant que « Jérusalem a constitué un axe central de l'identité musulmane dès les premières heures de leur religion ». Ce n'était pas suffisant.
 
Armstrong fut attaquée pour sa « déformation honteuse » de l'Islam et son affirmation que « les Musulmans eux-mêmes ne croient pas au miracle de leur propre prophète ».
 
Jérusalem n'aurait aucune importance pour les Juifs.
 
Le premier pas consiste à nier tout lien entre les Juifs et le Mur occidental, la seule portion préservée du Temple historique.
 
En 1967, un officiel de premier plan du Mont du Temple qualifia l'attachement des Juifs au mur d'acte « d'agression contre la Mosquée Al-Aqsa ».
 
Feu le roi Faysal d'Arabie Saoudite aborda le sujet avec un mépris non dissimulé : « Ils viennent pleurer contre le Mur, mais ils n'ont aucun droit historique à le faire. Un autre mur pourrait être construit à cet effet ».
 
‘Abd al-Malik Dahamsha, un membre musulman du Parlement israélien, déclara sans ambages que « le Mur occidental n'a aucun lien avec les vestiges du Temple juif ».
 
Le site Web de l'Autorité palestinienne explique, en parlant du Mur occidental, que « certains religieux juifs orthodoxes le considèrent comme l'un de leurs lieux saints et affirment que ce mur est une partie de leur temple, ce que ni les études historiques ni les fouilles archéologiques entreprises n'ont jamais permis de prouver ».
 
Le mufti de l'AP décrit le Mur occidental comme étant « une simple enceinte appartenant au lieu saint musulman » et déclare qu'« il n'y a pas une seule pierre du Mur occidental qui témoigne de l'histoire juive ».
Il met également en doute la tradition juive, répondant à un journaliste israélien :
« J'ai entendu dire que votre temple était en fait à Naplouse, ou peut-être à Bethlehem ».
 
Dans le même élan, Arafat annonça que les Juifs « considèrent que Hébron est plus sainte que Jérusalem ».
 
On trouve même certains travaux d'études, de l'université égyptienne ‘Ayn Shams, qui prétendent démontrer que la Mosquée Al-Aqsa précéda l'antiquité juive à Jérusalem, et ce de pas moins de deux mille ans.
 
Dans cet esprit, les institutions musulmanes font pression sur les médias occidentaux pour qu'ils désignent le Mont du Temple et le Mur occidental par leur nom islamique (Al-Haram ash-Sharif, Al-Buraq), et non par leur nom juif original.
 
Lorsque les journalistes occidentaux refusent, Arafat se prétend scandalisé, son agence d'information parle aussitôt de « conspirations incessantes contre nos sanctuaires de Palestine » et son mufti condamne cette attitude comme contraire aux lois de l'Islam.
 
Dans un deuxième temps, il s'agit de nier le droit des Juifs à accéder au mur.
 
« Il est interdit aux Juifs de prier au Mur occidental », affirme un leader islamiste vivant en Israël.
 
Le directeur de la Mosquée Al-Aqsa certifie que « ce lieu est pour les Musulmans, et les Musulmans seulement. Il n'y a pas de temple ici, uniquement la Mosquée Al-Aqsa et le Dôme du Rocher ».
 
La station de radio palestinienne « Voix de la Palestine » exige que les politiciens israéliens ne soient pas autorisés ne serait-ce qu'à toucher le mur.
 
‘Ikrima Sabri, le mufti de l'Autorité palestinienne, interdit aux Juifs de réparer le mur et étend encore les revendications islamiques :
« Tous les bâtiments entourant la Mosquée Al-Aqsa constituent un waqf islamique ».
 
La troisième étape consiste à rejeter toute forme de contrôle juif à Jérusalem, comme le fit Arafat vers le milieu de l'an 2000 :
« Je ne saurais accepter une quelconque souveraineté israélienne à Jérusalem ».
 
Le prince héritier d'Arabie Saoudite Abdullah ne tarda pas à lui faire écho en déclarant qu'« il n'y a rien à négocier sur ce plan ; aucun compromis n'est possible sur la question de Jérusalem ».
 
Même le secrétaire d'État aux affaires étrangères d'Oman, Yusuf bin ‘Alawi bin ‘Abdullah, déclara au premier ministre israélien que la souveraineté de Jérusalem doit être exclusivement palestinienne « pour en assurer la sécurité et la stabilité ».
 
Enfin, l'étape finale consiste à nier aux Juifs tout accès à Jérusalem.
 
À cette fin fleurit toute une littérature qui insiste sur la légitimité de la revendication islamique sur l'ensemble de Jérusalem.
 
Des manuels scolaires font allusion au rôle de la cité dans le Christianisme et l'Islam, mais passe le Judaïsme sous silence.
 
Un Américain affilié au Hamas affirme que Jérusalem est « un lieu saint arabe, palestinien et islamique ».
 
Une banderole arborée lors d'une manifestation de protestation résume bien la chose :
« Jérusalem est arabe ».
Il n'y pas de place pour les Juifs ici.
 
Positions anti-Jérusalem
 
Malgré cet élan de passion pour Sion, l'Islam abrite également un courant, en diminution mais tout de même persistant, opposé à cette attitude et prônant la notion que la mise en exergue de Jérusalem est non islamique et peut porter préjudice à la sacralité unique de La Mecque.
 
À l'aube de l'Islam, comme le signale l'historien de Princeton Bernard Lewis, « de nombreux théologiens et juristes opposèrent une forte résistance » à l'idée que Jérusalem fut une ville sainte.
Ils considéraient cette position comme une « erreur judaïsante – l'une des nombreuses tentatives des Juifs convertis d'infiltrer l'Islam avec des conceptions juives ».
 
Les opposants inconditionnels à Jérusalem firent circuler des récits censés montrer que le caractère sacré de Jérusalem relève de la pratique juive.
Dans la plus importante d'entre elles, un Juif converti nommé Ka‘b al-Ahbar suggérait au calife ‘Umar de faire bâtir la Mosquée Al-Aqsa près du Dôme du Rocher.
Le calife aurait alors répondu en l'accusant de revenir à ses racines juives :
 
‘Umar lui demanda : « Où penses-tu que nous devrions placer le lieu de prière ? »
« Près du rocher [du Mont du Temple] », répondit Ka‘b.
« Par Dieu, Ka‘b, dit ‘Umar, te voilà dans la voie du Judaïsme. Je t'ai vu ôter tes sandales [conformément à la pratique juive] ».
« Je voulais sentir le contact du sol avec mes pieds nus », dit Ka‘b.
« Je l'ai vu », dit ‘Umar.
«Mais non… conviens-en ! Nous n'avons pas reçu d'instructions relatives à Jérusalem, nos instructions concernent la Ka'ba [à La Mecque] ».
 
Une autre version de cette anecdote souligne davantage encore l'influence juive ; dans celle-ci, Ka‘b al-Ahbar tente d'inciter le calife ‘Umar à prier au nord du Saint Rocher, en mettant l'accent sur les avantages de cette position :
 
« Ainsi, Al-Qods toute entière, c'est-à-dire Al-Masjid al-Haram, sera devant toi ».
 
En d'autres termes, le converti du Judaïsme montre que le rocher et La Mecque se trouveraient ainsi sur une même ligne et que les Musulmans pourraient alors prier en face des deux lieux saints en même temps.
 
Le fait que les Musulmans aient prié en direction de Jérusalem pendant près d'un an et demi du temps de Mahomet a entraîné des effets constamment contradictoires sur le rang de cette cité au sein de l'Islam.
L'incident conféra à Jérusalem une part de prestige et de sacralité, mais il fit en même temps de la ville un lieu rejeté par Dieu d'une manière unique dans l'histoire.
 
Quelques-uns des premiers hadiths illustrent ce rejet par les Musulmans en préconisant de prier le dos tourné contre Jérusalem, un usage dont certains vestiges persistent de nos jours.
 
Ainsi, ce n'est pas un hasard si les Musulmans qui prient à la Mosquée Al-Aqsa tournent précisément le dos à l'aire du Temple en direction de laquelle prient les Juifs.
Ou, pour reprendre la formulation acide du premier ministre Ariel Sharon :
« Lorsqu'un Musulman prie à Al-Aqsa, il lui tourne le dos. Ainsi que certaines de ses parties inférieures ».
 
Ibn Taymiya (1263-1328), l'un des penseurs de l'Islam les plus stricts et les plus religieux, est probablement le porte-parole le plus marquant du courant anti-Jérusalem.
Dans ses multiples efforts visant à purifier l'Islam de ses ajouts et impiétés, il dénigra le caractère sacré de Jérusalem comme émanant d'idées empruntées aux Juifs et aux Chrétiens, et également de la lointaine rivalité des Umayyades avec La Mecque.
 
Un étudiant d'Ibn Taymiya, Ibn Qayyim al-Jawziya (1292-1350), alla plus loin encore et désigna les hadiths sur Jérusalem comme étant des faux.
D'une manière plus générale, les Musulmans érudits d'après les Croisades savaient que la publicité faite aux hadiths chantant les louanges et la sacralité de Jérusalem était le résultat d'une contre-croisade – c'est-à-dire d'une action politique – et ils ne leur accordaient guère de crédibilité.
 
Il y a d'autres signes encore du rang relativement bas de Jérusalem sur l'échelle de sacralité islamique : un historien d'art estime ainsi que « les représentations de Jérusalem sont rares en comparaison avec le nombre de celles illustrant La Mecque, Médine et la Ka'ba ».
 
Des auteurs médiévaux présentèrent la croyance selon laquelle le Jugement dernier aurait lieu à Jérusalem comme une supercherie visant à inciter les Musulmans à visiter la cité.
 
Les auteurs modernes s'excluent parfois de l'aura de piété qui entoure Jérusalem.
En Égypte, en 1930, Muhammad Abu Zayd rédigea un ouvrage si radical qu'il fut retiré de la circulation, au point d'être introuvable aujourd'hui.
Dans ce livre, parmi de nombreux autres points, il contesta la notion selon laquelle le voyage du prophète vers le paradis passa par Jérusalem, affirmant que le compte rendu coranique fait référence à l'Hégire ayant conduit Mahomet de La Mecque à Médine ; ainsi, « la mosquée la plus éloignée » (al-masjid al-aqsa) n'a rien à voir avec Jérusalem et désignait en réalité la mosquée de Médine.
 
Le fait que ce point de vue soit banni aujourd'hui montre bien la victoire quasi-totale de la vision pro-Jérusalem au sein de l'Islam.
Cependant, quelques déclarations ponctuelles continuent d'apparaître ça et là.
 
Lors d'une rencontre au sommet des dirigeants arabes en mars 2001, Mouammar Kadhafi se moqua de l'obsession de ses collègues relatives à la Mosquée Al-Aqsa.
 
« Au diable cette mosquée ! » a-t-il fait dire par ses délégués.
« Que vous régliez la question ou pas, ce n'est jamais qu'une mosquée, et je peux prier n'importe où ».
 
Conclusion
 
La politique, et non la sensibilité religieuse, alimente l'attachement musulman pour Jérusalem depuis près de quatorze siècles.
 
Ce que l'historien Bernard Wasserstein écrivit à propos du renforcement du lien émotionnel des Musulmans avec Jérusalem pendant les Croisades s'applique en fait tout au long des siècles :
 
« Souvent, dans l'histoire de Jérusalem, la ferveur religieuse était motivée en grande partie par les nécessités politiques ».
 
Sur cette base, trois déductions s'imposent :
 
Premièrement, Jérusalem ne sera jamais davantage qu'une ville secondaire pour les Musulmans ; car « on ne saurait prétendre, conclut Sivan, que la foi dans la sacralité de Jérusalem est largement répandue ou profondément ancrée dans l'Islam »
 
Deuxièmement, l'intérêt des Musulmans réside moins dans le contrôle de Jérusalem que dans le déni du droit de tout autre à y exercer un contrôle.
 
Troisièmement, le lien des Musulmans avec la cité est plus faible que celui des Juifs, car il dérive beaucoup plus de considérations temporaires et ordinaires que des préceptes immuables de la foi.
La Mecque, en revanche, est la cité centrale de l'Islam, le lieu dont sont strictement exclus les non-Musulmans.
 
Pour utiliser une analogie grossière, Jérusalem est aux juifs ce que La Mecque est aux Musulmans – un point de vue d'ailleurs prôné par le Coran lui-même (2:145) lorsqu'il atteste que les Musulmans ont une qibla et « les Gens du Livre » une autre.
Ce parallèle a été relevé par des Musulmans du Moyen-Âge ; le géographe Yaqut (1179-1229) écrivit par exemple que « La Mecque est sacrée pour les Musulmans et Jérusalem est sacrée pour les Juifs ».
 
À l'époque contemporaine, certains érudits parvinrent à la même conclusion :
« Jérusalem joue pour le peuple juif le même rôle que La Mecque pour les Musulmans », écrit Abdul Hadi Palazzi, directeur de l'Institut culturel de la communauté islamique italienne.
 
Certaines similarités sont frappantes :
 
Les Juifs prient trois fois par jour en direction de Jérusalem, les Musulmans cinq fois en direction de la Mecque.
 
Les Musulmans considèrent La Mecque comme le centre du monde, de même que Jérusalem est le centre du monde pour les Juifs.
 
Alors que les Juifs croient qu'Abraham a failli sacrifier le frère d'Ismaël, Isaac, à Jérusalem, les Musulmans pensent que l'épisode s'est déroulé à La Mecque.
 
La Ka'ba de La Mecque assume des fonctions similaires pour les Musulmans à celles du Temple de Jérusalem pour les Juifs (par exemple celle de destination de pèlerinage).
 
Le Temple et la Ka'ba sont tous deux censés être des constructions inimitables.
 
Les suppliants doivent enlever leurs chaussures et s'approcher à pieds nus de ces deux sanctuaires.
 
Le temple de Salomon a été inauguré à Yom Kippour, le dixième jour de l'an, et la Ka'ba reçoit également sa nouvelle chape le dixième jour de chaque année.
 
Si Jérusalem est pour les Juifs un lieu si saint que non seulement son sol mais encore son air est considéré comme sacré, La Mecque est, selon Abad Ahmad, de l'Association islamique de Central Jersey, le lieu dont « la seule mention remplit d'ardeur le cœur des Musulmans ».
 
Ce parallélisme entre La Mecque et Jérusalem fournit également une base de solution, comme l'écrit avec sagesse le cheik Palazz i:
 
Les différentes directions des prières sont un moyen d'amoindrir les possibles rivalités dans la gestion des lieux saints.
Pour ceux à qui Allah a fait don d'un esprit équilibré et du sens de la réconciliation, il ne devrait pas être bien difficile de conclure que, de même que personne ne conteste aux Musulmans une souveraineté absolue sur La Mecque, il n'existe, d'un point de vue islamique – et ce malgré les revendications propagandistes et sans fondement prétendant le contraire – aucune raison théologique valable de nier un droit équivalent aux Juifs sur Jérusalem.
 
Pour étayer cette thèse, Palazzi énonce plusieurs passages frappants, et souvent négligés, du Coran.
 
L'un d'eux (5:22-23) cite Moïse enjoignant aux Juifs de « pénétrer sur la Terre Sainte (al-ard al-muqaddisa) que Dieu vous a attribuée ».
 
Dans un autre verset (17:104), Dieu lui-même confirme ce point :
« Nous dîmes aux fils d'Israël : « habitez cette terre en toute sécurité ».
 
Le verset 2:145 du Coran établit que les Juifs « ne sauraient utiliser ta qibla ; et tu ne saurais utiliser leur qibla », reconnaissant ainsi le Mont du Temple comme la direction de la prière des Juifs.
 
« Dieu lui-même dit que Jérusalem est aussi importante pour les Juifs que La Mecque pour les Musulmans », conclut Palazzi.
 
Son analyse conduit de manière claire et sensée au raisonnement suivant :
 
De même que les Musulmans règnent sans partage sur La Mecque, les Juifs devraient jouir d'une entière souveraineté sur Jérusalem.

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