Les vœux du partant

Publié le par Ofek

Sébastien Castellion  - Metula News Agency
 
 
Hier matin (le 5 janvier), le Président Chirac a reçu à l’Elysée les vœux du corps diplomatique et a prononcé, selon la tradition, un discours présentant sa vision des affaires du monde.
 
La première leçon à tirer de ce discours… c’est qu’en cette fin de quinquennat, on sent vraiment la fatigue des « plumes » du Président. Rien n’est plus ennuyeux, plus prévisible et plus lourd qu’un discours de Jacques Chirac en sa fin de règne. Les ambassadeurs ont donc eu droit à tous les poncifs : un « nouveau monde en gestation » ; « de l’effondrement du communisme aux impasses de l’unilatéralisme » ; et, pour conclure sur une envolée digne d’un maréchal soviétique barbon, la magnifique formule suivante : « La France, fidèle aux idéaux universels de la Révolution française, forte de sa tradition d'indépendance, consciente de ses responsabilités et de ses engagements européens et internationaux, est au premier rang du combat pour la justice, la dignité, le progrès ».
 
Je m’arrête là, avant que les lecteurs ne fassent un procès au rédacteur en chef pour les avoir plongés dans un sommeil cathartique.
Mais je veux dire à la cellule diplomatique de l’Elysée - mais oui, mes amis, je sais bien que vous me lisez et que vous faites parfois des hypothèses amusantes sur ma véritable identité, mais vous pourriez tout de même faire un effort d’imagination ! – que le fait d’être certain de quitter le pouvoir dans cinq mois ne suffit pas à vous donner le droit d’écrire aussi mal.
 
Au milieu des flonflons rhétoriques et d’un océan de vide, le discours de Chirac contenait aussi des éléments plus révélateurs sur les ambitions du Président pour ses derniers mois à l’Elysée.
Les principaux thèmes qu’on peut y déceler sont les suivants :
 
Tout d’abord, la conviction que le Moyen-Orient est au centre des affaires du monde, et que le conflit israélo-palestinien est la clef du Moyen-Orient.
Après les généralités et les platitudes, c’est par le Moyen-Orient – et non, comme on pourrait l’attendre du chef d’un grand Etat européen, par l’Europe – que Chirac a commencé son tour de la planète.
Il a affirmé par deux fois que le conflit israélo-palestinien était le point d’achoppement central : d’abord en disant que ce conflit « entretient dans le monde musulman tout entier un sentiment d'incompréhension et d'injustice, comme si le nouvel ordre international comportait, en quelque sorte, deux poids et deux mesures » ; puis en signalant que ce conflit « cristallise tous les ressentiments ».
 
En cela, Chirac – comme la majorité des diplomates français ! – fait sienne l’une des idées les plus évidemment fausses de toute l’idéologie de l’islam radical.
Après tout, on peut croire que la religion musulmane, dans son interprétation wahhabiste ou duodécimaine, est la seule vraie et qu’elle dominera un jour toute la planète, moi, ce n’est pas ma tasse de thé, mais je ne peux pas prouver le contraire.
En revanche, pour croire que le conflit Israël-Palestine est la question sur laquelle repose le sort du globe, il faut, littéralement, refuser de voir la réalité la plus évidente.
 
Admettons que le conflit soit réglé, demain, par un partage de la terre, comme l’a suggéré Chirac : l’ambition d’influence mondiale de la Chine et de la Russie changeront-t-elles d’un pouce ?
L’Europe se réveillera-t-elle avec une gouvernance efficace et un taux de croissance égal à celui des autres continents ?
Dans le monde arabo-musulman, les régimes inefficaces et corrompus se réformeront-ils ?
Le niveau d’éducation va-t-il augmenter ?
La condition des femmes s’améliorer ?
L’Iran cessera-t-il de revendiquer l’hégémonie régionale et de menacer les populations arabes ?
Théocrates et démocrates arrêteront-ils de se disputer l’avenir du Liban ?
Les milices armées par le gouvernement du Soudan cesseront-elles de massacrer les noirs du Darfour ?
Les chiites qui tuent des sunnites en Irak, et inversement, déposeront-ils soudain les armes ?
 
L’absurdité de ces questions n’apparaît même pas à la majorité des diplomates français.
Sous l’influence de la rhétorique islamiste, ils se sont construit un monde parallèle où tout, en effet, irait mieux si le conflit israélo-palestinien était solutionné.
Du coup, les actes et les positions d’Israël sont systématiquement jugés plus sévèrement que des actes et positions objectivement plus condamnables, mais venant d’autres acteurs (ce n’est pas, malheureusement, ce que Chirac voulait dire en parlant de « deux poids, deux mesures »).
 
Après tout, si Israël détient seul la clef de la paix mondiale, il est normal d’appliquer à ce petit pays des règles plus sévères qu’aux autres.
Ainsi, parlant du Liban – où Chirac soutient pourtant le mouvement du 14 mars, et particulièrement la famille Hariri – le Président a dit que ce pays était « otage de ses voisins ».
En parlant indistinctement de tous les voisins, le Président met sur le même plan la volonté de faire disparaître l’Etat libanais de la carte – pour le remplacer par une théocratie chiite ou une province syrienne – et les actions de renseignement qu’Israël effectue dans le pays, sans intervenir dans le processus politique, pour assurer sa propre sécurité.
 
Dans le monde réel, il y a une différence de nature entre surveiller un pays pour se protéger et vouloir le faire disparaître.
Dans le monde parallèle des diplomates, tout cela est également condamnable.
Et encore : si nous n’avions pas la chance d’avoir actuellement un président anti-syrien, il est probable qu’Israël serait condamné plus sévèrement !
 
Le goût du Président pour l’aveuglement apparaît aussi dans une autre constante du discours de ce vendredi matin : le refus absolu de voir ou d’admettre l’ambition de conquête mondiale qui anime aujourd’hui l’idéologie de l’islam radical.
 
Parlant de l’Iran, le Président a indiqué que ce pays « souhaite jouer au Moyen-Orient tout le rôle que sa civilisation millénaire lui destine » – passant ainsi entièrement sous silence le fait que l’ambition iranienne d’aujourd’hui n’a rien à voir avec la haute culture perse, dont les derniers représentants vivent en exil, et tout à voir avec la préparation du retour du Mahdi, l’« imam caché » que le président Ahmadinejad cite dans chacun de ses discours.
 
Pour n’avoir pas voulu voir l’évidence, Chirac en est réduit à demander à l’Iran de « rétablir la confiance » en suspendant l’enrichissement de l’uranium.
Mais, Jacques, cette suspension accélèrera-t-elle le retour du Mahdi ? Probablement pas, nous sommes d’accord !
Dès lors, à qui veux-tu faire croire une minute que les mollahs pourraient considérer ta proposition ?
 
Ce refus de voir la réalité de l’idéologie islamiste est apparu à deux autres moments du discours du Président.
 
En parlant de l’Irak, le Président a indiqué que la priorité est « de rendre aux Irakiens leur entière souveraineté » - en clair, les Américains doivent partir.
Chirac ne veut pas voir que c’est, au contraire, dans la situation actuelle que les Irakiens sont souverains – c’est un gouvernement démocratiquement élu qui souhaite que les troupes américaines restent, pour éviter, précisément, que le pays ne tombe entre les mains d’al Qaëda ou des mollahs de Téhéran.
Mais cette menace islamiste, que les Irakiens connaissent bien, Chirac l’oblitère. Il ne l’a d’ailleurs évoquée à aucun moment de son discours – sauf pour affirmer que la guerre en Irak avait « offert au terrorisme un nouveau champ d’expansion ».
Autrement dit : le terrorisme, ce n’est pas le fait de l’islam radical, c’est la faute aux Américains, que les terroristes avaient pourtant commencé à tuer bien avant la guerre irakienne !
C’est cela, Jacques, et les pogroms, c’était la faute aux Juifs ?
 
 
De même, dans un des moments les plus invraisemblables de toute la matinée, le Président, dans la réunion tenue immédiatement auparavant pour recevoir les vœux des représentants des pays « ayant des liens particuliers avec la France », a cité, parmi les zones du monde où « on ne constatait pas d’avancées véritables »… la Somalie.
La Somalie où l’islam radical vient de connaître sa première défaite militaire majeure !
Si la défaite des ennemis de l’humanité n’est pas une « avancée majeure », qu’est-ce qui peut l’être ?
Mais pour admettre cela, encore faut-il reconnaître que ces ennemis existent.
 
Ce refus systématique de voir la réalité hypothèque l’effet de la troisième ligne de force du discours du Président sur le Moyen-Orient : une tentative pathétique de renforcer l’influence de l’Europe, et de la France en particulier, au Moyen-Orient.
La France abritera, le 25 janvier prochain, une conférence internationale sur la reconstruction du Liban.
Chirac y obtiendra, notamment, que les entreprises de construction de la famille Hariri décrochent le soutien de la communauté internationale pour travailler à la reconstruction du pays ; il a déjà annoncé cette priorité très personnelle au Premier ministre du Canada, Stephen Harper, à Bucarest en août dernier. Il fera de grands discours et essaiera de se poser en visionnaire.
Mais le sort du Liban continuera à se décider sans lui, dans l’affrontement sans merci entre le Hezbollah et le mouvement du 14 mars.
 
De même, Chirac a suggéré, pour la millième fois, de réunir une conférence internationale sur le conflit israélo-palestinien.
C’est une vieille scie de la diplomatie française, dont l’objectif est d’imposer une présence militaire européenne entre Tsahal et les terroristes palestiniens, comme celle qui existe désormais au Liban – ou, dans le langage codé du Président ce matin, « sans prétendre dicter aux parties les termes d'un règlement, apport[er] les garanties auxquelles elles aspirent ».
C’est aussi un projet qui n’a jamais eu la moindre chance d’aboutir.
Israël pouvait, en effet, accepter une force internationale au Liban, parce qu’elle remplace (ou plutôt s’ajoute) à la domination du Hezbollah, et ne détériore donc pas directement la situation sécuritaire par rapport à la situation précédente.
 
Dans les territoires palestiniens, au contraire, une telle force empêcherait Israël d’obtenir les renseignements dont dépend la survie quotidienne de ses citoyens.
Elle n’empêcherait pas les terroristes de tuer, mais rendrait beaucoup plus difficile toute réaction de Tsahal.
Par conséquent, ce projet d’inspiration arafatienne ne se fera jamais – point final.
 
Il y a encore quelques semaines, un membre de la cellule diplomatique de l’Elysée me faisait part de son espoir de relancer la candidature présidentielle de Chirac, en lui préparant une position ferme, « d’homme d’Etat », sur les grandes crises internationales et en particulier sur le Moyen Orient.
A en juger par le discours de ce matin, ce projet-là n’a pas grande chance d’aboutir.
 
La surestimation grotesque de l’importance du conflit israélo-palestinien, l’aveuglement volontaire devant les vraies menaces, le recyclage de recettes qui ont toujours échoué et l’incompréhension des enjeux de la région ne sont pas le meilleur moyen de rendre sa crédibilité à un vieillard en fin de course, qui ne provoque plus dans les chancelleries du monde qu’un mélange d’irritation et de pitié.

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