Jacques Chirac veut dialoguer avec l'Iran sur le Liban, malgré la crise du nucléaire

Publié le par Ofek

Natalie Nougayrède  - Le Monde
 
  
Jacques Chirac veut tenter une ouverture diplomatique en direction de l'Iran, au moment où ce pays est visé, depuis le 23 décembre, par des sanctions de l'ONU et où le Liban est secoué par une grave crise politique.
 
Le président français, qui entend faire du dossier libanais l'une de ses priorités de politique étrangère jusqu'à l'élection présidentielle, a décidé d'envoyer à Téhéran un émissaire de haut rang pour discuter de la situation au Liban, où le Hezbollah, soutenu par l'Iran, menace le gouvernement du premier ministre, Fouad Siniora.
Ce dernier fait l'objet d'un fort soutien de M. Chirac, qui a prévu d'organiser, le 25 janvier, à Paris, une conférence internationale consacrée à l'aide financière pour la reconstruction du Liban.
 
Le Monde a appris par ailleurs, de sources diplomatiques concordantes, que M. Chirac avait envisagé de dépêcher à Téhéran, en janvier, le ministre des affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy.
Il s'agissait d'envoyer aux autorités iraniennes le signal que le fil du dialogue pouvait être maintenu, en dépit du vote, par le Conseil de sécurité de l'ONU, de la résolution 1737, qui frappe l'Iran de sanctions et somme ce pays de cesser ses activités d'enrichissement d'uranium dans les soixante jours. Ces deux gestes, dont les responsables iraniens ont été informés, n'ont fait l'objet d'aucune annonce publique.
 
Le projet d'envoyer M. Douste-Blazy à Téhéran a été gelé, sans que M. Chirac et son entourage y aient totalement renoncé.
Un tel déplacement aurait pour objectif d'inciter les responsables iraniens à jouer un rôle constructif dans la résolution de la crise interlibanaise, ainsi que cela avait été le cas, rappelle-t-on à l'Elysée, lors du processus électoral qui s'est déroulé au Liban en 2005.
Mais il ne s'agirait pas, précise-t-on dans l'entourage de M. Chirac, de s'engager à Téhéran dans une discussion parallèle concernant le dossier nucléaire, qui est traité à l'ONU et, au niveau européen, par Javier Solana.
 
Une lettre du chef de l'Etat, adressée au Guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, a été préparée dans l'éventualité d'un voyage de M. Douste-Blazy.
Une visite du ministre français des affaires étrangères à Téhéran aurait une forte charge symbolique : la dernière fois qu'une telle démarche a eu lieu remonte à octobre 2003, lorsque Dominique de Villepin et ses homologues britannique et allemand avaient lancé une initiative diplomatique visant à désamorcer la crise autour du nucléaire iranien.
 
En juillet 2006, au plus fort de la guerre au Liban, Paris a discrètement dépêché à Téhéran un diplomate, ancien chef de la DGSE et fin connaisseur du Proche-Orient, Jean-Claude Cousseran.
En septembre, M. Chirac recevait à l'Elysée Hashemi Samareh, émissaire personnel du président iranien Mahmoud Ahmadinejad et tenant de la ligne la plus dure au sein du régime iranien. Maurice Gourdault-Montagne, le conseiller diplomatique de Jacques Chirac, a revu M. Samareh en octobre, à Genève.
 
C'est en novembre-décembre, au moment où les sanctions contre l'Iran se négociaient à l'ONU, que l'idée d'un voyage de M.Douste-Blazy à Téhéran a été envisagée par l'Elysée.
Le 10 décembre, M. Gourdault-Montagne s'entretenait, à Bahreïn, en marge d'une conférence internationale, avec le ministre iranien des affaires étrangères, Manouchehr Mottaki. Il a alors été question, entre les deux hommes, d'une visite du ministre français à Téhéran à la mi-janvier.
 
En décembre 2006, le secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Mahmoud Moussa, en mission à Beyrouth pour tenter de dénouer la crise politique inter-libanaise, indiquait à un diplomate français qu'il était en mesure de parvenir à un règlement impliquant le Hezbollah, mais qu'il fallait pour cela qu'aucune sanction ne soit votée à l'ONU contre l'Iran dans la douzaine de jours qui suivaient.
 
Depuis ces épisodes, et à l'issue d'intenses débats entre responsables français, la visite de M. Douste-Blazy à Téhéran a été reportée.
L'une des raisons en a été l'opposition ferme exprimée par l'Arabie saoudite et l'Egypte, deux partenaires qui ont été étroitement consultés.
 
En visite le 6 janvier à Riyad et au Caire, M. Douste-Blazy a sondé les Saoudiens et les Egyptiens sur l'opportunité d'un voyage à Téhéran.
Ses interlocuteurs le lui ont fortement déconseillé. L'activisme iranien dans tout le Moyen-Orient ne cesse d'inquiéter les régimes arabes sunnites. Une visite à Téhéran, ont mis en garde les responsables saoudiens et égyptiens, reviendrait à légitimer le rôle de l'Iran au Liban. Avant le déplacement de M. Douste-Blazy à Riyad, M.Chirac avait téléphoné au roi Abdallah d'Arabie saoudite.
 
L'idée d'un déplacement à Téhéran a été fortement contestée par des responsables du Quai d'Orsay, qui ont prédit un fiasco, et jugeaient crucial de ne pas relâcher la pression sur l'Iran au moment où ce pays parle d'accélérer ses activités nucléaires.
 
M. Douste-Blazy n'était pour sa part pas très favorable au projet, ayant notamment à l'esprit les potentielles retombées négatives en termes d'image, alors que Téhéran vient d'organiser une « conférence » sur la Shoah, dénoncée avec virulence dans les capitales occidentales.
L'Elysée a finalement renoncé au voyage du ministre dans l'immédiat, jugeant que « le moment n'est pas venu », selon une source proche de M. Chirac.
 
L'idée d'envoyer M. Douste-Blazy à Téhéran a par ailleurs déplu aux responsables américains, qui ont pris connaissance de ce projet sans que l'Elysée, qui estime « ne pas avoir à demander l'autorisation », ne les consulte.
Stephen Hadley, le conseiller pour la sécurité nationale de la Maison blanche, a fait part de la désapprobation américaine à l'ambassadeur français à Washington, Jean-David Levitte.
 
Les Iraniens sont, quant à eux, très mécontents du fait que la visite n'ait pas eu lieu.
L'ambassadeur iranien à Paris, AliAhani, a transmis une lettre de protestation à M. Gourdault-Montagne.
 
Cette affaire met en évidence le fait que Jacques Chirac a pris de grandes distances avec la ligne adoptée par l'administration Bush, qui a récemment durci le ton face aux agissements de Téhéran au Moyen-Orient et sur la question nucléaire.
Le président français souhaite que des négociations s'engagent avec l'Iran autour de l'offre transmise le 6 juin 2006 à Téhéran par M. Solana.
 
Fin juillet 2006, M. Chirac déclarait au Monde : « On peut discuter avec l'Iran, un grand pays [dont] la préoccupation de compter dans la région est légitime ».
 
Le président français est revenu, le 5 janvier, lors d'un discours prononcé à l'Elysée, sur les aspirations de l'Iran à « jouer au Moyen-Orient tout le rôle que sa civilisation millénaire lui destine », tout en appelant Téhéran à « rétablir la confiance par un geste souverain » en suspendant l'enrichissement d'uranium.
 
Le décalage est très sensible avec les propos tenus, dimanche 14 janvier, par le vice-président américain, Dick Cheney.
Ce dernier parle d'une « menace multidimensionnelle » émanant de l'Iran, notamment sur l'Irak ; tandis que M. Chirac a à l'esprit le dossier du Liban, sur lequel il entend rester mobilisé jusqu'à la fin de son mandat, en mai.
 
Le président français espère capitaliser, en matière de politique intérieure, sur le soutien que lui a valu dans l'opinion française son action pendant la guerre au Liban de l'été 2006, ainsi que sur le souvenir de son opposition au déclenchement de la guerre américaine en Irak en 2003.
 
La France a déployé 1 700 soldats dans le cadre de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), mise en place après la guerre de juillet-août entre le Hezbollah libanais et Israël.
Le rôle de l'Iran est considéré à Paris comme central dans l'évolution de la situation sur le terrain.
Les services secrets français s'inquiètent, en outre, d'un risque d'attentats terroristes pouvant provenir de groupes affiliés à l'Iran.
 
Le voyage de M. Douste-Blazy à Téhéran a été envisagé au moment où M. Chirac s'apprête à accueillir, à Paris, le 25 janvier, une conférence internationale sur le Liban, destinée à rallier un fort soutien au gouvernement Siniora, qui est confronté à une vague de contestation nourrie par le Hezbollah.
Ni l'Iran ni le Hezbollah ne seront représentés à cette conférence, indiquent les diplomates.
Le président français a multiplié ces derniers temps les déclarations incitant le Hezbollah à agir en force politique libanaise responsable, et à s'affranchir des visées de l'Iran.
La France « veut poursuivre ses relations de confiance avec toutes les communautés » du Liban, a-t-il souligné le 5 janvier.
 
Inquiet d'un dérapage du dossier nucléaire iranien et des incidences que cela pourrait avoir au Liban, par Hezbollah interposé, M. Chirac souhaite empêcher le scénario que prônent les Etats-Unis : celui de sanctions internationales qui iraient croissant contre l'Iran, dans un délai rapide.
 
La période des 60 jours fixée par la résolution 1737 expire fin février.
L'Elysée craint un engrenage : un cycle de sanctions qui pourrait, un jour, mener à une action militaire contre l'Iran, et qui, dans les mois qui viennent, risquerait d'entraîner une détérioration au Liban.
L'entourage de M. Chirac nourrit l'espoir que le débat interne qui semble se faire jour au sein du régime iranien débouchera sur un changement d'attitude de Téhéran s'agissant du nucléaire.
Tout en constatant que, à ce stade, les intentions des dirigeants iraniens restent « indéchiffrables ».
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