« Aux yeux de tout Israël »

Publié le par Ofek

Schlomoh Brodowicz  -  Guysen Israël News
 
 
A l’occasion de la Journée internationale de Shoah, instituée sous l’égide de L’O.N.U., nous voudrions proposer ici une émouvante exégèse biblique, laquelle, à défaut de nous restituer nos martyrs, constitue l’occasion d’une réflexion à leur mémoire.
 
Au moment de la Shoah, le Gerrer Rebbe (le Rabbi de Gur) Rabbi Avraham Mordechai Alter (1866-1948) était le chef spirituel de plus de 100 000 ‘hassidim en Pologne.
Au début de seconde Guerre mondiale, le Gerrer Rebbe quitta la petite ville de Góra Kalwaria qui était le fief de la communauté de Gur, pour Varsovie.
En 1940, il réussit à fuir avec trois de ses fils en Israël (alors la Palestine) : Israel et Simcha-Bunim, qui étaient déjà dans l'âge mûr, avec leurs familles et Pinchas-Menachem, alors adolescent.
Le Rabbi et ses fils étaient certains que le reste de leur famille parviendrait à fuir avec le groupe qui les suivait.
 
Il n’en fut malheureusement pas ainsi. Le reste de la famille connu le sort tragique de la majorité des Gerrer ‘hassidim.
Les 25 et 26 février 1941 les nazis transférèrent tous les Juifs de Góra Kalwaria au Ghetto de Varsovie, d’où ils furent déportés à Treblinka.
Rabbi Abraham Mordechai Alter s’employa à reconstruire la communauté Gerrer à Jérusalem. C’est là qu’il s’éteignit, pendant le siège de Jérusalem, le jour de Chavouot 1948.
Son fils, Rabbi Israel Alter, que ses ‘hassidim désignaient par Beis Yisroel lui succéda.
 
Le Beis Yisroel, dont l’épouse, le fils et la fille avaient péri pendant la Shoah, se remaria mais n'eut aucun enfant de cette union. (C’était un personnage particulièrement réservé qui évoquait rarement la perte tragique de sa famille.)
 
Après la guerre et la création de l'État d'Israël, un ‘hassid de Gur, qui avait survécu à la Shoah, arriva en Israël.
Le cataclysme ayant emporté sa famille entière, l'amertume et la désillusion qu’il en conçut avaient profondément atteint sa foi. Il cessa de pratiquer, enleva sa barbe, et abandonna également son habit ‘hassidique, pour mener la vie d’un israélien laïc.
Cependant, pour une raison ou pour une autre, il éprouva un jour un si puissant désir d'avoir un contact avec le Gerrer Rebbe, qu'il apparut au fond de la synagogue de Rabbi Israel Alter, le Beis Yisroel, à Jérusalem.
Répugnant à l’hypocrisie, il vint habillé comme un laïc, coiffé d’une simple kippah, certain qu’il était que personne ne décèlerait ses origines et qu'il aurait simplement l’occasion de voir le Rabbi, en toute discrétion et incognito.
 
Cependant, le Beis Yisroel, lorsqu’il pénétrait dans sa synagogue, avait justement coutume de scruter du regard l’assemblée présente et il était également doté de la faculté de se souvenir des visages qu'il avait un jour rencontrés. Il reconnut l'homme, malgré le temps et les circonstances passées et, depuis sa place à l’avant de la salle, il envoya un disciple demander à l’homme de bien vouloir approcher.
Les deux prirent place ensemble et échangèrent les récits des tragédies qui avaient frappé leurs familles respectives, leurs amis et leurs communautés.
Devant les larmes du ‘hassid, le Gerrer Rebbe dit : « Aucun mot ne saurait apaiser la douleur que nous vaut ce par quoi nous sommes passés, ni seulement l’“expliquer”. Mais permettez-moi de partager avec vous une observation qui m'a beaucoup soutenu dans mon affliction. »
 
Au dernier verset de la Torah (Deut. 34,12), l’Écriture fait l’éloge de Moïse pour « la main puissante et le pouvoir redoutable que Moïse avait déployés aux yeux de tout Israël. »
Pourquoi D-ieu a-t-Il cru bon de conclure la Torah par les mots « le-éinei kol Israel » – « aux yeux de tout Israël » ? Quelle signification faut-il voir dans ses mots ultimes ?
Rachi, le grand commentateur, explique que l'acte spécifique de Moïse auquel ces mots renvoient est celui d’avoir brisé les Tables de la Loi (voir Exode 32,19). Rachi fonde son opinion sur une interprétation Midrachique (Sifré sur Deut. 9) qui remarque que la même expression se retrouve dans la description que fait Moïse de cet acte, quand il en fait le récit dans Deut. 9,17.
En parlant à la première personne, Moïse dit : « J'ai saisi les deux Tables et mes mains les ont jetées et je les ai fracassées à vos yeux ».
 
Mais, demanda le Gerrer Rebbe, pourquoi Moïse devait-il ajouter les mots, « à vos yeux » ? La Torah ne comporte aucun mot superflu. Et c’est bien évidemment aux yeux du peuple que Moïse fracassa les Tables.
Alors pourquoi ces mots qui semblent ne rien nous apprendre ?
 
Une réponse peut être trouvée en examinant un troisième verset de la Torah où une expression analogue se retrouve.
Au verset de Genèse 42,24 il est relaté que Joseph accusa ses frères d'être venus espionner l’Égypte et qu'il fit incarcérer Shimon « à leurs yeux ».
Rachi citant le Midrach (Beréchit Rabbah 91,8) sur les mots « à leurs yeux », explique que l’incarcération de Shimon par Joseph n’en fut pas vraiment une. En effet, dès que les autres frères furent repartis pour Canaan, Joseph fit libérer Shimon et le traita avec tous les honneurs.
Joseph donna seulement l’apparence d'emprisonner Shimon parce qu'il désirait faire sur ses frères une certaine impression « à leurs yeux. »
 
Ainsi raisonna le Gerrer Rebbe, quand Moïse affirma que les Tables furent fracassées « à leurs yeux », il entendait signifier aux Enfants d’Israël que ces Tables, si précieuses à Moïse et à D-ieu, n’avaient jamais été définitivement détruites.
La réalité était qu’à un certain degré d’« existence » ces Tables étaient demeurées intactes et que leur destruction par Moïse était illusoire.
 
« Ainsi, poursuivit le Gerrer Rebbe, j’apaise ma douleur par cette conviction que tous ces martyrs de notre peuple, si précieux à D-ieu, n'ont pas été définitivement « fracassés » pendant la Shoah et qu’à un certain degré d’« existence » D-ieu les a préservés intacts. »
Et, conclut-il, ce principe de la nature illusoire de nos perceptions est si fondamental que D-ieu a désiré conclure la Torah avec ces mots chargés de sens « aux yeux de tout Israël. »

Publié dans Reflexion Juive

Commenter cet article