Charlie Hebdo : Un procès qui pressait

Publié le par Ofek

Viviane Miles - Metula News Agency
 
 
Ces 7 et 8 février se tient, au tribunal correctionnel de Paris, un procès contre Charlie Hebdo. Le directeur du journal, Philippe Val, est poursuivi par l’Union des Organisations Islamiques de France, la Grande Mosquée de Paris et la Ligue Islamique Mondiale, pour avoir publié, il y a tout juste un an, des caricatures de Mahomet jugées insultantes pour les musulmans.
Il s’agit de trois caricatures, dont deux sont reprises du journal danois Jullands Posten dans une livraison de septembre 2005, et la troisième est un dessin original de Cabu, de l’équipe de Charlie Hebdo.
 
L’accusation invoque pour motif une « injure stigmatisant un groupe de personnes à raison de sa religion », en s’appuyant sur la loi de 1881 qui prévoit que « sera puni tout organe de presse auteur d'une injure publique à l'égard d'un groupe de personnes en raison de leur religion », et stigmatise même « un acte délibéré d’agression visant à heurter » les musulmans.
 
La 17ème Chambre correctionnelle de Paris, en charge des dossiers concernant la presse, est exceptionnellement dirigée par le président du tribunal de grande instance, Jean-Claude Magendie.
C’est ce même tribunal qui accueille, depuis octobre 2006, la série non close des faux-procès de l’affaire A-Dura, intentés par France 2 et Charles Enderlin contre différents media et sites Internet, accusés de diffamation à l’encontre du journaliste de la chaîne de télévision publique, pour avoir répercuté des articles de la Ména sur la controverse de Nétzarim.
Les plaintes contre Philippe Karsenty de Media-Ratings, de Charles Gouz, animateur du portail desinfos.com et de Pierre Lurçat datent de 2002.
 
Le délai entre les dépôts de plainte en 2002 et l’ouverture du procès de ces trois affaires, au dernier trimestre 2006, est donc de quatre ans.
Philippe Val, quant à lui, a publié les caricatures incriminées le 8 février 2006, et c’est aujourd’hui que s’ouvre son procès, un an après, jour pour jour. On est ainsi invité à constater la diligence bionique du juge.
Le fait d’avoir outré une partie de la communauté musulmane tricolore s’avère donc, pour ce tribunal, quatre fois plus grave que celui d’avoir favorisé, par une imposture médiatique, le déclenchement de la 2ème Intifada, qui a, depuis, provoqué son lot d’environ 5 000 morts.
 
Me Francis Szpiner, qui assiste Dalil Boubakeur, recteur de la Mosquée et président du Conseil Français du Culte Musulman, est aussi l’avocat attitré du président de la République.
Difficile, sinon impossible, de ne pas voir dans cette inférence une explication de la célérité avec laquelle cette procédure est traitée.
 
Il apparaît, en tous cas, que Jacques Chirac attache une très grande importance à la 17ème Chambre correctionnelle de Paris et à ses affaires de media, dans lesquelles il se permet d’intervenir à loisir. D’où la possibilité prodigieuse de pouvoir régler ce dossier symbolique avant les prochaines élections présidentielles de mai prochain.
 
On se rappelle qu’au moment de la publication des caricatures dans Charlie Hebdo, Chirac s’était immédiatement positionné en protecteur des musulmans et avait condamné une « provocation manifeste », susceptible, à ses yeux, « d’attiser dangereusement les passions ».
Cette déclaration péremptoire du président français, qui pourrait servir de fil conducteur à la Cour, n’est pas sans rappeler les circonstances de la phrase qu’il avait adressée à l’ancien premier ministre israélien Ehud Barak, en visite à Paris en novembre 2000, peu après la diffusion du reportage de Charles Enderlin sur Mohamed A-Dura : « Ce n’est pas une politique de tuer des enfants ! ».
Dans cet autre cas, Jacques Chirac s’était aligné sur le journaliste de France 2, sans avoir pris, au préalable, la peine de vérifier sérieusement les faits et leur impact possible.
 
Il semble bien que, dans les deux cas, une partie au moins de l’enjeu véritable de ces procès consiste en la nécessité de préserver l’infaillibilité des affirmations de Jacques Chirac, surtout lorsqu’elles sont prononcées à la hâte, sans en avoir suffisamment analysé les conséquences.
A la 17ème Chambre de faire alors le sale boulot d’endossement juridique des dérives du président. D’endosser l’ « esprit du président ».
 
Abdallah Zekri, qui représentait le Culte Musulman ce mercredi, en l’absence des plaignants, a déploré, à l’issue de la première journée d’audience, « la politisation du procès », relativement au soutien et aux témoignages apportés à la défense par de nombreuses personnalités de tout l’échiquier politique. Pour François Hollande, « la liberté d'expression et le droit de critique, comme la valeur de laïcité, ont besoin d'être réaffirmés avec solennité, dans un monde où la résistance aux fondamentalismes est un enjeu majeur ».
François Bayrou a aussi défendu « le pilier central de nos sociétés qui est la liberté d'expression ».
Quant à Nicolas Sarkozy, il « préfère l'excès de caricatures à l'absence de caricature ».
Si, en effet, il y a une politisation, on peut considérer qu’elle n’est pas l’apanage de la seule défense : ce serait plutôt l’ensemble de la classe politique de l’Hexagone contre son président en fin de course, tenté par la concentration intempestive des pouvoirs de la république.
 
De toutes façons, un tel procès comporte forcément une dimension politique, car c’est de la liberté d’expression dans un Etat démocratique dont il est question.
Et les garants du respect de cette liberté sont nos représentants élus.
Si la liberté de la presse venait à être limitée, ce sont les fondements mêmes de la République laïque qui chancelleraient.
Philippe Val, défendu par Mes Georges Kiejman et Richard Malka, a tenté de démontrer, au cours de l’audience, que sa démarche n’avait pas pour but d’insulter les musulmans, mais de dénoncer l’usage de l’islam qu’en font les terroristes islamiques extrémistes.
C’était également une réaction de solidarité envers le directeur de France-Soir, limogé pour avoir publié certaines des caricatures du journal danois.
 
Charlie Hebdo, qui se définit lui-même comme un journal satirique, se veut le chantre de la liberté d’expression et a pour vocation de poser un regard critique, et souvent corrosif, sur la société dans laquelle il évolue.
Caricaturer les travers de cette société, y compris lorsque ceux-ci touchent à la religion, est un exercice que j’estime en tous points conforme à sa mission dans un pays libre.
Monsieur Val est atypique dans le paysage médiatique français : se réclamant de gauche, il n’en dénonce pas moins fermement le terrorisme et la démonisation d’Israël ; cela en fait une cible idéale pour Jacques Chirac, comme d’ailleurs certains rédacteurs de la Ména, exactement pour les mêmes raisons.
 
Les organisations musulmanes, qui condamnent la violence des attaques du journal qui a publié les caricatures, n’ont pas condamné, de la façon claire qui s’imposait, la flambée de violence qui s’en est suivie dans de nombreux pays arabes, où des ambassades ont été incendiées et des gens d’Eglise sauvagement assassinés.
 
Les sociétés occidentale et islamique possèdent deux grilles de lecture de la vie antinomiques.
Pour l’Occident, la liberté, qu’elle soit d’expression, de la presse ou de la pensée, est la valeur fondamentale qui cimente les relations entre individus et entre Etats.
Or, pour l’islam, le principe de liberté n’est pas prioritaire, subordonné qu’il est aux règles de vie inspirées par le dogme religieux, extrêmement restrictives, notamment en ce qui concerne les femmes.
Cette non acceptation de la diversité provoque, chez certains musulmans, une incompréhension et une victimisation dès lors qu’on les critique.
 
En revanche, la République Islamique d’Iran d’Ahmadinejad s’octroie le droit d’organiser un concours officiel de caricatures, au cours duquel on se moque des six millions de victimes juives de la Shoah et, comme si cela ne suffisait pas à fonder l’abjection, l’Iran propose de massacrer le reste de la population juive et les survivants.
Les islamisants ne voient décidément pas la poutre dans leur œil, mais ne tarissent pas de rancoeurs sur la paille dans celui du voisin ; ils doivent pourtant être conscients qu’ils ne peuvent pas exiger qu’aucune caricature ne s’exprime contre les icônes de leur religion, alors que la plus grande république islamique du monde proclame ouvertement – illustrations comiques à l’appui - sa volonté d’éradiquer l’Etat d’Israël et tous ses habitants.
 
Le fait de choisir, pour des musulmans, de vivre dans un pays occidental implique d’accepter les valeurs fondamentales des pays qui les accueillent. C’est ce qu’ont rappelé à la barre les témoins à décharge.
Le procès intenté à Charlie Hebdo est un procès qui n’aurait pas dû avoir lieu dans un pays où existe, en droit, la liberté de critiquer toutes les institutions et les religions.
 
Les lecteurs de la Ména ont encore en mémoire les reportages sur le sac des églises à Beyrouth, des lieux saints coptes en Egypte, des synagogues dans la bande de Gaza et des tombeaux des prophètes juifs en Cisjordanie.
Il est ainsi très difficile de prendre en compte les exigences des organisations musulmanes lorsque, ailleurs, des monstres, au nom du même islam, s’arrogent le droit de porter physiquement atteinte non seulement aux victimes de la Shoah, mais encore à tous ceux qui ne partagent pas leurs convictions religieuses.
Ici, ils exigent que l’on mette nos caricaturistes en cages afin qu’ils s’abstiennent de présenter le lien indiscutable existant entre le terrorisme et une certaine partie non négligeable de l’islam.
 
Les musulmans ont une sensibilité exacerbée, ce qui rend le verdict de ce procès, qui sera prononcé dans une quinzaine de jours, très attendu.
Au Danemark, dans le procès contre le Jullands Posten, en décembre dernier, pour la publication des caricatures de Mahomet, le directeur des pages culturelles, Fleming Rose, a été relaxé.
 
Aujourd’hui, comme dans les faux-procès A-Dura, le Ministère public a requis la relaxe de Charlie Hebdo.
Mais, dans cet étrange tribunal des media, et dans cette ambiance détestable de fin de système, il arrive très souvent que les juges de la 17ème préfèrent suivre le contenu des lettres ou les envolées improvisées du président de la république plutôt que les recommandations du procureur, en l’occurrence, Madame Anne de Fontette.

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