Humeurs cardinales

Publié le par Ofek

 
Ainsi, une courte légende relative à Pie XII – au demeurant bien bénigne au regard de la cuisante forfaiture qu’elle évoque – a tant obscurci la bile du représentant de l’église en Israël qu’il a décidé de « laisser les morts enterrer les morts » selon la légendaire parole de celui qui inspire sa vocation.
Mais nous Juifs avons tout de même le droit de trouver le bouillon saumâtre. Et puisque c’est de mémoire qu’il s’agit, alors quelques rappels ne seront assurément pas un luxe coupable, tant il est vrai que, telle la liberté de la presse, la mémoire ne s’use que quand on ne s’en sert pas.
 
On peut commencer par ceci :
 
Le 28 octobre 1943, l'ambassadeur d’Allemagne au Vatican, von Weiszäcker, adressait à Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du Reich, le message suivant :

« Ambassade allemande auprès du Saint-Siège Rome, le 28 octobre 1943.
Bien que pressé de toutes parts, le Pape ne s'est laissé entraîner à aucune réprobation démonstrative de la déportation des Juifs de Rome. Encore qu'il doive s'attendre à ce que cette attitude lui soit reprochée par nos ennemis et qu'elle soit exploitée par les milieux protestants des pays anglo-saxons dans leur propagande contre le catholicisme, il a également tout fait dans cette question délicate pour ne pas mettre à l'épreuve les relations avec le gouvernement allemand… ».
Signé : Ernst von Weiszäcker. (Document retrouvé dans les Archives secrètes de la Wilhelmstrasse – Cité par Léon Poliakov).
 
 
Excommuniés ???
 
Quant on sait qu’à Budapest Raoul Wallenberg et Carl Lutz achetaient des immeubles par dizaines avec les fonds de leurs ambassades respectives pour y loger des centaines de familles juives poursuivies par Eichmann, auxquelles ils accordaient des Schutz-Pass (passeports de protection) on se dit que le Vatican a raté un épisode du message biblique. D’autant que les rafles effectuées dans le quartier juif de Rome se déroulaient quasiment sous les fenêtres du Vatican. S’ajoute à cela que le pape est revêtu de la charge d’évêque de Rome, ce qui aurait dû lui inspirer quelque humeur secourable envers les Juifs d’une cité placés sous sa très spirituelle égide.

Cette leçon vaut bien une légende aurait écrit notre grand fabuliste national.

Mais ce n’est pas tout.
 
Dans son ouvrage « Au fond des ténèbres » consacré à un entretien avec Franz Stangl, qui commanda le camp de Treblinka, Gitta Sereny, aborde avec beaucoup de rigueur le chapitre de l’attitude de Pie XII devant les exterminations.
Elle y rapporte la missive adressée à Pie XII par Kazimierz Papée, ambassadeur de Pologne au Vatican de 1940 à 1958. Lisons :
 
« L'ambassadeur de Pologne a l'honneur de porter à la connaissance du secrétariat d'Etat de Sa sainteté les informations suivantes émanant de sources offi­cielles :
Les Allemands sont en train de liquider la totalité de la population juive de Pologne. Les premiers emmenés sont les vieillards, les infirmes, les femmes et les enfants ; cela prouve qu'il ne s'agit pas d'une déportation pour travail forcé et confirme les informa­tions selon lesquelles ces populations déportées sont transférées dans des installations spécialement aménagées afin d'être mises à mort par des procédés divers. La mort des hommes jeunes et valides est obtenue par le travail forcé et la famine.
Quant au nombre de Juifs polonais exterminés par les Allemands, il est estimé a plus d'un million. À Varsovie seulement, il y avait à la mi-juillet dans les ghettos 400 000 Juifs environ ; dans le courant de juillet et d'août 250 000 ont été emmenés à l'Est ; le 1er septembre il n'était plus distribué dans ce ghetto que 120 000 cartes de rationnement et le 1er octobre 40 000. La liquidation se poursuit au même rythme dans les autres villes polonaises.
L'ambassade de Pologne assure à cette occasion le secrétariat d'Etat de Sa Sainteté, de sa très haute considération. »
Le Vatican 19 décembre 1942.»
 
Cinq jours après avoir reçu ce message terrible – qui était la septième communication sur le sujet émanant de Kazimierz Papée –, dans son tristement célèbre message de Noël, long de 5000 mots, Pie XII, après avoir parlé 45 minutes, inclura en fin d’intervention, quelques mots laconiques noyés dans une série de généralités, et qui seront sa seule allusion à la destruction des Juifs d’Europe : « Ce vœu, l’humanité le doit à des centaines de milliers d’êtres humains qui sans avoir commis de faute, et parfois seulement à cause de leur nationalité ou de leur origine sont condamnés à mort ou à un lent dépérissement. »
Sympa.

On a évidemment beaucoup glosé sur l’ascendant qu’aurait eu ou non une déclaration musclée du successeur au trône de Simon Pierre, sur le cours des événements. Il ne faut cependant pas oublier qu’après avoir été nonce apostolique à Berlin pendant de nombreuses années, Pie XII avait en l’Allemagne une seconde patrie, tant il y avait forgé d’amitiés personnelles et de connivences culturelles. Il ne faut pas oublier non plus que la guerre que l’Allemagne livrait à la Russie constituait pour le Vatican un enjeu capital contre les forces de l’athéisme.

La question reste de savoir si le pouvoir spirituel dont la légitimité s’enracine dans le message évangélique peut s’accommoder d’un compromis qui maintient les prérogatives de l’église au détriment de millions de victimes.
Il faut aussi mentionner que fin août 1942 l’archevêque de Ruthénie (Ukraine du sud) Mgr Szeptyckyj avait adressé à Pie XII un message affirmant que 200 000 Juifs y avaient été massacrés par les Allemands ainsi que « des centaines de milliers de chrétiens ».
 
À défaut d’intervention directe en faveurs de Juifs, on est en droit de se demander comment Pie XII, dont le prédécesseur avait exprimé sa vigoureuse réprobation du nazisme dans une encyclique (« Mit Brenennder Sorgen ») a pu tolérer qu’un représentent de l’église, à savoir le Cardinal Jozef Tiso, puisse constituer un gouvernement slovaque satellite de l’Allemagne nazie, porter la croix gammée et faire le salut hitlérien, sans l’excommunier. Car c’est plus de 60 000 Juifs slovaques que cet homme d’église a livré à la barbarie nazie. On aurait été également en droit d’attendre que le frère franciscain Miroslav Filipovic qui dirigeait le camp de concentration de Jasenovac en Croatie – 600 à 700 000 victimes – soit chapitré par sa hiérarchie pontificale.
Et puis on est bien en droit de se demander quel insigne grâce a valu aux enfants de Martin Bormann d’être reçus par Pie XII en audience particulière en 1950… Certes ils étaient orphelins… mais ils n’étaient pas les seuls…
 
 
Cardinal Jozef Tiso, chef de l’état Slovaque. Excommunié ???
 
Mais il y a plus. Il est de notoriété publique que le Vatican et ses différentes officines jouèrent un rôle clé dans la fuite de milliers de criminels nazis vers des latitudes moins tourmentées pour eux. La cheville ouvrière de cette filière d’évasion fut le cardinal Aloïs Hudal – un proche de Pie XII – dont la communion avec le nazisme était avérée depuis l’avant-guerre à travers un ouvrage intitulé « Rome, le christianisme et le peuple allemand ».
Franz Stangl, le bourreau de Treblinka retrouvé par Simon Wiesenthal, affirma lui-même à Gitta Sereny que Hudal l’accueillit par ses mots « Vous devez être Franz Stangl, je vous attendais ». Ce sont de très gros poissons qui échappèrent ainsi à la justice par la « filière des monastères ». Parmi eux Eichmann, Walter Rauff (l’inventeur des chambres à gaz mobiles), Ante Pavelic – le sinistre chef de l’état Croate oustachi dont la barbarie reste inégalée dans l’histoire des hommes –, Josef Mengele, Aloïs Brunner, Gustav Wagner et bien d’autres bénéficièrent de cette charité chrétienne. Encore une fois, il est complètement inconcevable que les plus hautes autorités du Vatican n’aient eu aucun vent de cette entreprise gigantesque qui nécessitait d’énormes fonds et une administration certaine, dans la mesure où les passeports furent aisément obtenus de la Croix rouge du seul fait que les demandes émanaient du Vatican.

On pourrait aussi rappeler qu’après l’invasion de la Hollande par les Allemands, un accord avait été trouvé pour que Edith Stein et sa sœur soient transférées dans un couvent en Suisse mais que la chose a été empêché par l’intervention de Mgr Valério Valéri, le nonce apostolique à Vichy, lequel ne pouvait pas ne pas tenir ses instructions de haut lieu. Un fait d’autant plus tristement cocasse que c’est Edith Stein qui avait prononcé le discours d’accueil au futur Pie XII, lors de sa visite au couvent de Münster…Ah ! J’oubliais… elle a été canonisée – comme le sera du reste très prochainement Pie XII. Sympa encore.
 
 
Mgr Jean Mayol de Lupé, aumônier de la division Waffen SS « Charlemegne » en habit de travail. Excommunié ???
 
À propos de canonisation du reste, on reste pantois devant l’initiative prise par Jean Paul II de canoniser en 1998 l’archevêque de Zagreb Aloïysus Stepinac, lequel remettait assidûment à Pie XII des rapports sur la catholisation des Serbes par les séides croates d’Ante Pavelic dont la barbarie était telle dit-on, qu’elle avait finit par révulser Hitler et Mussolini.
 
Plus terrible encore : dans de son entretien avec Gitta Sereny, Kazimierz Papée relate ceci : « Il y a autre chose : je me rappelle être allé voir le Saint-Père pour… la dixième fois, peut-être en 1944 ; il était contrarié. Quand il m’a vu au seuil de la pièce, attendant son invitation à m’approcher, il a levé les deux bras en l’air d’un air exaspéré : “J’ai écouté encore et encore vos représentations au sujet de nos malheureux enfants en Pologne a-t-il dit, faut-il que j’entende encore une fois la même histoire ?” »
La messe était dite.

Ceci dit, nous Juifs, soucieux de préserver une mémoire authentique et intègre, nous n’oublierons pas que de nombreux fidèles de l’église ont, souvent au péril de leur vie, contribué à sauver des milliers de nos frères. Nous n’oublierons pas qu’en France, en Italie, en Hongrie, des centaines de couvents se sont ouverts pour accueillir des Juifs en détresse. Nous n’oublierons pas qu’en Allemagne, en France et ailleurs, des voix pastorales se sont élevées avec véhémence contre le sort fait au peuple du Livre et pour exhorter les fidèles à lui venir en aide. Nous n’oublierons pas l’indicible dévouement du pasteur André Trocmé, de son épouse et des habitants du Chambon-sur-Lignon qui bravèrent l’occupant avec une insolente audace et sauvèrent des milliers de vies juives. Nous n’oublierons pas l’incroyable sursaut du peuple danois qui évacua ses ressortissants juifs vers la Suède à la barbe des nazis.

Nous n’oublierons pas les diplomates comme Aristide de Souza Mendes, Carl Lutz, Raoul Wallenberg, Sempo Shugihara et d’autres dont la bravoure a permis d’épargner des dizaines de milliers de Juifs et nous souhaitons tous que le D-ieu d’Israël accorde à toutes ces âmes une place privilégiée auprès de son trône.
 
Aussi, le bémol infligé à l’humeur du nonce n’altère pas notre conscience.
 

Publié dans Coup de gueule !

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