La trêve dont personne ne veut parler
Depuis quelques jours, personne ne parle plus de Sdérot. La raison est simple : le Hamas a cessé ses tirs de roquettes sur cette ville. Cela s’est arrangé en deux temps trois mouvements ; Khaled Mashal, le chef de l’organisation islamiste, agissant depuis Damas, a appelé au téléphone un contact de la famille régnante du Qatar, lui demandant de jouer l’entremetteur avec Israël. Le prince a ensuite appelé Ehoud Olmert, lui rapportant la proposition de Mashal, qui consistait à stopper les tirs de Qassam sur le Néguev occidental, contre l’engagement de Jérusalem d’arrêter les frappes aériennes contre ses miliciens et leurs infrastructures.
En quelques heures les adversaires sont tombés d’accord sur ce modèle, Mashal a transmis ses instructions au leader de sa force armée à Gaza, Ahmed Jabari, et, peu après, les attaques réciproques ont pris fin.
L’accord n’inclut que les Qassam, non les lancers de mortiers sur des positions militaires israéliennes. Pour bien le souligner, Ez Eddin el Qassam, l’une des branches du Hamas, a tiré un obus sur une position de Tsahal, faisant quatre blessés, dont un assez grièvement atteint.
Les media israéliens et arabes ont été pris de vitesse par la mise en pratique de ce cessez-le-feu express. De plus, ils minimisent le traitement de la nouvelle de cette trêve, car celle-ci n’ajoute rien au prestige, pas plus qu’aux dispositifs stratégiques, des deux protagonistes. Le Hamas exigeait officiellement d’Israël, comme condition pour laisser Sdérot tranquille, qu’elle cesse ses opérations militaires quotidiennes en Cisjordanie et qu’elle relâche les membres de sa branche politique qu’elle avait appréhendés. Mais face à l’anéantissement des ses bases à Gaza, les unes après les autres, résultant des raids chirurgicaux de l’aviation, face aux dizaines de morts et de blessés que ces actions causaient parmi ses miliciens, la Résistance islamique, le dos au mur, à préféré transiger.
Mashal, considérant que si les attaques israéliennes se poursuivaient, il allait perdre les acquis relatifs obtenus contre le Fatah durant la guerre civile, a préféré geler l’affrontement avec Tsahal. Il est vrai que, dès que l’accord est entré en vigueur, Jabari et ses miliciens ont retourné leurs armes contre les présidentialistes du Fatah. Hier, à l’issue d’un guet-apens du Hamas, un membre des forces fidèles à Abbas a été tué et cinq autres blessés.
Il s’agit du premier mort depuis le décret d’une autre trêve, celle fixée entre les factions palestiniennes à Gaza, qui tenait plus ou moins le coup depuis quinze jours.
Autres avantages pour le Hamas, ses stocks de Qassam, de Super-Qassam (porteurs de 13 kilos d’explosifs et capables d’atteindre le nord de la ville israélienne d’Ashkelon), et ses quelques roquettes d’une portée de 40 kilomètres sont sauvés. Ils pourront servir lorsque la direction de l’organisation islamique le jugera opportun. De même, la "Route de Philadelphie", séparant Rafah de l’Egypte, n’a pas été réinvestie par Israël, ce qui permettra à la contrebande d’armes, de personnels et de munitions, de se poursuivre.
Côté israélien, la trêve comporte deux aspects positifs : la cessation des tirs sur Sdérot, qui avait un effet dramatique sur l’autorité d’Ehoud Olmert et, bien sûr, sur les habitants de cette localité du désert. L’arrêt de la pluie de Qassam sur le Néguev octroie au président du conseil israélien un délai supplémentaire afin de tenter de réhabiliter sa personne et son parti, Kadima, aux yeux de ses concitoyens désabusés.
En considérant l’entrée probable d’Ayalon ou de Barak dans son cabinet, au poste de ministre de la Défense, Ehoud Olmert a peut-être gagné plusieurs mois de survie politique. L’estimation de ce "temps additionnel" dépendra en fait de la teneur du rapport final de la Commission Winograd, attendu en août prochain. Si ce rapport était impitoyable à l’égard du 1er ministre actuel, il n’y aurait pas d’autre grâce à attendre et des élections anticipées seraient convoquées pour le début de l’hiver, voir celui du printemps 2008. Dans le cas contraire, Olmert et Kadima pourraient s’en sortir et rester aux rênes de l’Etat durant une période plus confortable.
Sur le plan stratégique, l’Etat hébreu a clairement cédé l’initiative au Hamas pour la région de Gaza-Ouest du Néguev. C’est l’organisation terroriste qui décide des orages et des accalmies, avec un potentiel de nuisance toujours très présent. La Résistance islamique va continuer de s’armer et de constituer une menace terroriste pour les habitants du centre d’Israël, à partir du Sud. Face à cette amère constatation, les stratèges de l’armée me rétorquent, d’une part, qu’il serait actuellement trop coûteux, en vies de soldats, de mener une opération d’anéantissement des miliciens fondamentalistes à Gaza. D’autre part, ils me font remarquer que les types d’armements que les intégristes peuvent transporter par les tunnels ne posent pas de menace existentielle à Israël. "Aucune pièce d’artillerie lourde, aucun missile sophistiqué, aucun véhicule blindé ne peut passer par ces galeries", affirment-ils. "De ce fait", ajoutent-ils, "nous sommes assurés de conserver nos prérogatives qualitatives ; nous pourrons lancer une opération généralisée contre Gaza quand et si cela s’avérera nécessaire".
Tactiquement, ce raisonnement n’est pas faux, et les dizaines de soldats qui n’ont pas péri durant l’offensive "reportée" contre le Hamas ne s’en plaindront pas. De plus, Tsahal, en pleine reprise en main, au faîte de sa préparation pour parer aux menaces – beaucoup plus périlleuses – proférées depuis Damas et Téhéran, n’a pas encore cicatrisé les doutes et les blessures qui l’ont ébranlée lors de la guerre du Liban. Une autre campagne difficile aurait eu un effet démoralisant sur cette armée d’élite, et le moment de prendre un tel risque était particulièrement mal choisi.
A l’état-major, on déteste, certes, le sentiment d’avoir des ennemis mortels, armés, si proches du Goush Dan, (Tel-Aviv et sa banlieue, soit environ 4 millions d’habitants), mais on apprécie le temps précieux obtenu grâce au cessez-le-feu, qui est activement mis à profit pour développer de nouvelles armes et pour enchaîner les entraînements intensifs des hommes.
Les plus grands déçus par la trêve sont les Palestiniens de Mahmoud Abbas. Ils viennent de demander à Israël, avec le soutien du "coordinateur américain de la sécurité", le général Keith Dayton, la permission de transférer du matériel de guerre dans la bande de Gaza. Du matériel qui leur est offert par plusieurs Etats arabes et qui patiente dans le Sinaï. Il y a là des armes automatiques, des roquettes antichars par centaines, des colliers de munitions et des grenades à main par milliers, ainsi que des douzaines de véhicules blindés.
Israël n’a pas encore donné son accord au transit de ces armes. Au sein de Tsahal, deux courants se font face : ceux qui considèrent le contingent du Fatah trop peu motivé et trop mal commandé pour s’opposer aux intégristes. Ce, quels que soient les renforts qu’on pourrait leur fournir. Pour ces officiers du renseignement, "le Fatah est de toutes façons foutu à Gaza". Ils ne craignent pas les véhicules blindés – cibles faciles depuis les airs – ni les armes de poing ; en revanche, ils craignent que les RPG (les roquettes antichars) ne tombent dans les mains du Hamas et qu’ils soient utilisés contre leur armée.
Puis il y a ceux qui croient que les forces présidentielles sont capables de tenir le choc, ce, surtout si elles perçoivent l’armement disponible à la frontière.
A l’heure d’écrire ces lignes, je ne suis pas au courant d’une décision concernant ces armements. Fort des constatations que j’ai partagées avec vous, et en tant que professionnel de l’analyse de ce genre de choses, je suis traversé par des sensations ambiguës et contradictoires. J’approfondis ma capacité à évoluer dans la relativité des avantages et des désavantages tactiques, et je me réjouis pour les habitants de Sdérot, qui ont pu rentrer chez eux et qui jouissent de quelques jours de tranquillité bien mérités. Qui, mieux que nous, qui vivons aux confins du Liban et de la Syrie, peut apprécier la valeur inestimable de vivre dans sa maison, sans craindre de danger imminent.
Jean Tsadik sur : Metula News Agency
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