France - Humiliés, offensés, vos défenseurs vous prennent pour des cons

Publié le par Ofek

Philippe Val - Charlie Hebdo du 1er novembre 2006 - Source 

discrimination-3.jpg

Rédaction d'Objectif-Info :
L'article qui suit de Philippe Val met le doigt sur l'instrumentalisation de "l'humiliation", comme justification universelle de la violence des forces les plus obsures qui poursuivent froidement "l'ensauvagement" de la planète.

Au-delà des petites frappes qui ont mis le feu au bus et détruit la vie de Mama Galledou, les terroristes palestiniens nous ont habitués à leur plainte mèlant le "désespoir et l'humiliation" pour justifier leurs bombes dans les restaurants, les cérémonies familiales et les bus.

Jacques Chirac s'est souvent fait l'écho de cette plainte donnant ainsi un quitus aux amis de son très cher ami Arafat.

Plus récemment, dans un ouvrage de discussion avec Nicole Bacharan, "Américains Arabes: l'affrontement", une des figures arabes les plus estimées du pays, Antoine Sfeir, fait un usage indécent de la fameuse "humiliation" pour brouiller l'analyse des forces désatreuses à l'oeuvre dans les pays arabes et couvrir leurs incessantes campagnes de haine. Il ne sort pas grandi de cette opération, c'est le moins que l'on puisse dire.

Comme le montre remarquablement Philippe Val, il faudra désormais observer avec vigilance le discours de "l'humiliation" qui signale de façon fiable que la barbarie est en train de roder.

Brûler un autobus, deux autobus, dix autobus...

Arrivé à un certain nombre d'autobus, on finit par brûler ce qu'ils sont censés contenir : des gens.

Lorsqu’existait encore la ségrégation aux États-Unis, les mouvements anti-ségrégationnistes brûlaient aussi des autobus. La nouvelle mode française de ces incendies est sans doute un écho lointain de ces actions et vraisemblablement leur obscure justification.

Les Black Panthers et autres mouvements radicaux, autour de Malcolm X ou d'Angela Davis, fournissent probablement les racines et les justifications de ce qui se passe aujourd'hui en France.

Aux États-Unis, la raison pour laquelle on mettait le feu à certains autobus était claire : ils étaient interdits aux Noirs.

La raison pour laquelle on les brûle en France est plus obscure, plus confuse, plus brouillonne. La première victime en est une preuve. Une jeune femme dont la brûlure à soixante pour cent n'a aucun sens.

En France, il n’y a jamais eu de bus interdits aux Noirs. Le racisme est une réalité sociale, mais la République n’a jamais institutionnalisé une quelconque ségrégation raciale.

Seule la France de Vichy s'est permis de briser le tabou de l'égalité humaine en instituant un statut infamant pour les Juifs, ce qui ne les a d'ailleurs nullement empêchés de rester, pour la plupart, de fervents patriotes républicains.

La leçon est à méditer...

Du reste, on a vu s'exprimer une semblable fidélité aux idéaux de la République chez des ressortissants arabes et africains de nos ex-colonies, comme le montre le film Indigènes, qui, étonnamment, a appris à l'actuel président de cette même République cette édifiante page d'histoire.

La jeune femme brûlée dans l’autobus de Marseille est la première victime d'un emballement, spectaculaire de la démagogie politique et de l’abrutissement qui s'en nourrit.

Ceux qui ont commis ce crime sont, certes, des assassins, mais aussi des abrutis de la pire espèce, de celle qui, ailleurs, grossit les milices exterminatrices qui carburent à un sentiment bien précis : celui d’accomplir l’inépuisable vengeance d’avoir été humiliés.

Et c'est ici qu'il faut rester bien calme, et, comme un chirurgien qui analyse une tumeur, tenter de décomposer froidement les éléments du phénomène afin d'en désamorcer l’évolution explosive.Tant que nous n’aurons pas compris et intégré dans nos raisonnements la question de l'humiliation, tout ce qui sera tenté pour trouver des solutions à la violence qui gronde un peu partout dans les États de droit sera voué à l'échec.

L'humiliation est devenue, non plus une maladie sociale qu'il faut guérir en supprimant ses causes, mais un outil politique magique, un sentiment à cultiver et à entretenir pour galvaniser les masses.

Qu'il y ait dans la société française et dans la situation internationale des raisons pour certains de se sentir humiliés n’est pas nouveau. Mais que l'on cultive cette humiliation afin d'en faire le moteur d'une politique est un crime. C'est le désir de droits qui doit être le moteur de la politique.

Difficile de trouver dans l'histoire un exemple de guerre qui n’ait pas eu l’humiliation parmi ses alibis.

Après 14-18, le traité de Versailles, qui stipulait, entre autres, l'occupation de la Ruhr, l'interdiction du réarmement de l'Allemagne et la récupération de l’Alsace et de la Lorraine par la France a été jugé intenable parce qu'il humiliait l'Allemagne. Certes, il s'agissait des conditions du vainqueur, mais le vaincu portait quand même un petit peu la responsabilité d'un million quatre cent mille morts et de l'effondrement de l'Europe.

Au cours de la courte période qui sépare la Première de la Seconde Guerre mondiale – vingt-deux ans, moins que la période qui nous sépare de l’élection de Mitterrand à l’Élysée -, de nombreuses voix pacifistes, en France et ailleurs, justifiaient la montée du nazisme par le sentiment d'humiliation des Allemands. De son côté, Hitler a repris au bond cet argument dont il a massivement nourri sa rhétorique.

On assiste là précisément à la façon dont fonctionne l'humiliation comme arme politique. Les pacifistes légitimaient d'avance - au bénéfice, de Hitler, qui, en retour, les méprisait – l’alibi des crimes du nazisme : la récupération de la fierté allemande.

Les crises économiques et leurs drames sociaux aidant, cette rengaine de l’Allemagne humiliée a permis à l’Europe de justifier son inaction face à Hitler en disant : n’en rajoutons pas, ne mettons pas d'huile sur ce feu...

Munich, cet extraordinaire épisode historique qui n’est rien d'autre qu'une capitulation préalable à la guerre, est le pur produit de cette rhétorique de l'humiliation qui a gangrené toute la pensée politique d'avant guerre.

Elle a nourri - comme le charbon les locomotives à vapeur -la paranoïa guerrière des Allemands. Comme elle a nourri l'épuration ethnique chez les Serbes pendant la guerre de Yougoslavie.

Oui, l’histoire ne se répète pas. Les situations sont différentes aujourd'hui. Il ne s'agit pas de les comparer.

Mais s'il y a une leçon que nous n’avons pas su tirer de l'histoire, c'est bien celle-ci. Nous agissons avec le monde arabo-musulman comme les sociologues bien-pensants agissent avec les populations des quartiers sensibles.

Nous disons : les Arabes sont humiliés. La colonisation, le conflit israélo-palestinien, la guerre d'Irak, autant d'humiliations.

Aux problèmes sociaux des banlieues françaises, on a jugé utile d'ajouter l'humiliation géopolitique, et comme nos banlieues sont censées être peuplées d'Arabes, de Noirs et de musulmans, on a élaboré une vulgate des causes de la haine intérieure et extérieure fondée sur cette humiliation. Et les causes en sont tellement confuses qu'il est vain de croire qu'on les débrouillera un jour si l'on ne jette pas un seau d'eau froide sur l'arrogance de l'humiliation.

Les vraies causes de l’humiliation des Algériens, ce n'est plus la colonisation, c'est la confiscation des richesses de l'Algérie par une clique de militaires qui tente de dissimuler ce scandale en instrumentalisant un intégrisme musulman dont le moteur est, lui aussi, « l'humiliation des Arabes », si gentiment servie par une opinion de gauche bien-pensante.

L’humiliation des Iraniens, c'est une dictature théocratique qui se bourre les poches avec des pétrodollars, et qui fait végéter son peuple dans la misère et l'oppression.

L’humiliation des Arabes du Golfe, ce sont des monarchies féodales milliardaires qui payent des imams illettrés pour aller islamiser les banlieues de l'Europe, et qui assoient leur pouvoir de gangster sur l’oppression des femmes et des pratiques où la boucherie tient lieu de justice.

L’humiliation de l’Afrique, ce sont les dictateurs en Mercedes blindées, protégés par leurs relations avec nos dirigeants qui ne perdent pas une occasion d’évoquer l’humiliation de l’Afrique dans les réunions internationales.

L’humiliation a un avantage. Elle est un argument gratuit. Elle ne coûte rien en argent. En revanche, elle rend impossibles les solutions démocratiques, la négociation, l'avancée du droit, les compromis féconds. Elle justifie les extrémismes les plus dangereux.

On a même entendu, après les attentats du 11 septembre 2001, que c'était quand même bien fait pour nous et pour les Américains, et que ça devait arriver, à force d'humilier le reste du monde.

Aujourd'hui, on est même prêt à ne plus jouer des opéras de Mozart ou à exposer des dessins, ou à publier des caricatures critiquant la religion, au prétexte que ça humilie des humiliés.

Il s'agit en réalité d'un profond racisme qui s'exprime ici, par ceux-là même qui prétendent défendre les humiliés.

On nourrit la démagogie de ceux qui les manipulent, et on les pense incapables de discuter, d'entendre de la contradiction, d'avoir un cerveau capable d'apprécier les avantages d'un État de droit.

Chirac passe désormais son temps à dire aux Chinois, aux Russes, aux Iraniens, aux Saoudiens : vous êtes délicieux, je vous comprends, je sais à quel point vous êtes susceptibles et combien vous avez de bonnes raisons de l’être. En retour, ils sourient, ils opinent, ils savourent, tout en nous méprisant d'être assez cons et lâches pour entrer dans leur jeu à ce point, au-delà même de leurs espérances.

Le contenu du discours des brûleurs de bus est le même, avec une centaine de mots, que celui qu'ont élaboré pour la défense des faibles des bonnes âmes qui ont fait l'université et qui écrivent dans des revues savantes.

Une gauche démagogue, qui y voit un moyen de mettre la main sur un trésor électoral, et une droite cynique, qui y voit un moyen de continuer les affaires, sont alliées pour fournir aux incendiaires du monde à venir les motivations des tragédies qu'ils préméditent.

On ne bâtit pas l'avenir sur des sentiments d'humiliation.

On se bat contre les injustices, et l'on demande des réparations tant que les spoliés ou leurs enfants sont encore en vie.

Et puis on prend le présent pour ce qu'il est, et l'on essaye de le rendre vivable. Honnêtement, sans haine, sans piquer dans la caisse du passé de quoi transformer l'avenir en cauchemar.

 

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article