SIONISME, POLITIQUE ET RELIGION

Publié le par Ofek

Par Jean Claude Baboulin - Source

 

 

 

 

Un débat feutré mais insistant s’est instauré, par l’intermédiaire de Guysen, entre Salomon Benzimra de Toronto et moi-même, sur la question du sionisme – politique et/ou religieux.

 

 

Salomon Benzimra a publié ici même un texte intitulé « Les Juifs : peuple, nation état » , parfaitement cohérent et argumenté, et le compte-rendu de la conférence du Rav Yitshaq Lévy a donné lieu à quelques échanges entre ce monsieur et moi-même.

 

 

Le sujet est d’importance.

 

 

 

 

Je tiens à noter d’emblée l’étonnant paradoxe qui gouverne à ce débat.
D’un côté, un Juif qui défend la thèse du sionisme politique et laïc.
De l’autre, un non Juif qui défend la thèse du destin religieux du peuple d’Israël.
Rien de plus facile que de me rétorquer : de quoi je me mêle ?

 

 

Si les non Juifs se mettent à être plus orthodoxes que les Juifs, où va-t-on ?

 

 

Je répondrai à cette éventuelle remarque de deux façons :

 

 

Un, par une modestie non feinte.

 

 

Je n’ai de leçon à donner à personne, et surtout pas aux Juifs ! Cela fait plus de 3000 ans qu’ils se coltinent la question de leur rapport à Dieu et à la Terre promise, ce n’est pas moi qui vais prétendre à un mieux-disant sur ces questions.

 

 

Deux : par une conviction profonde et sincère.

 

 

Les affaires juives n’intéressent pas que les Juifs. Il se trouve que je me pense comme étant concerné de façon vitale par le destin du peuple juif.

 

 

Au point d’avoir plongé sans savoir nager dans l’histoire de ce peuple, d’apprendre l’hébreu dans le texte du Houmach, et d’étudier sans relâche les textes fondamentaux de la pensée d’Israël.

 

 

Si ce n’est donc pas en « donneur de leçons » que je me présente ici, c’est en « guer toshav » potentiel.

 

 

Nous sommes déjà ici au cœur de notre débat : si je n’étais pas concerné par la Torah, pourquoi donc me compliquerai-je la vie à défendre l’Etat d’Israël ?

 

 

Je pourrais aussi bien défendre les Tibétains, les Kurdes, les Berbères, ou les Tutsis.

Le problème posé aux Juifs par le sionisme ne peut se résoudre, ni même être complètement posé, dans le cadre d’un article.

 

 

Il implique des approches complémentaires, religieuses, historiques, politiques, qui ont fait l’objet de multiples ouvrages depuis plus d’un siècle.

 

 

Je voudrais seulement poser quelques jalons, quelques pistes de réflexion, pour expliquer les raisons de mon opposition radicale aux thèses de Salomon Benzimra.

Le sionisme politique est né à la fin du 19ème siècle d’un constat d’échec, que Herzl a tiré de l’affaire Dreyfus.

 

 

Si même en France, le pays de la Révolution, des Lumières, et des Droits de l’Homme, les Juifs ne sont pas en sécurité, alors la seule solution est celle du nationalisme juif.
Pour poser cette thèse, il faut avoir cru dans la Révolution, dans les Lumières, et dans les Droits de l’Homme.

 

 

C’est ce qu’on appelle le franco-judaïsme, cet enfant particulier de la Haskalah qui a cru que 1789 était le retour du Mont Sinaï.

Le sionisme politique de Herzl est la réponse juive à l’échec de la prétention universaliste des Lumières et de la République.

 

 

Comme la France n’est tout de même pas le monde, il faut ajouter que le sionisme politique est la réponse juive à l’antisémitisme qui s’est développé avec le mouvement des nationalismes au 19ème siècle, contre les empires et les monarchies issues du Traité de Vienne en 1815.

 

 

Puisque les nationalismes ne laissaient aucune place au particularisme juif, et bien que les Juifs fassent comme les autres : qu’ils se dotent d’un Etat national.

On voit bien, déjà, ce qui travaille le sionisme dans ses fondements : que les Juifs deviennent « comme les autres ».

 

 

Qu’ils prennent au mot le projet de la modernité, que celle-ci est incapable de respecter, et qu’ils se montrent aussi modernes que les modernes.

Rappelons ici, pour mémoire, que le « sionisme » ne date pas de Herzl.

 

 

Pour tout dire, il date de Babylone. Exil et sionisme sont, chez les Juifs, les deux faces de la même médaille diasporique. Le sionisme d’avant Herzl, pour avoir été strictement religieux, n’en était pas moins réel.

Les Juifs n’ont jamais cessé de « monter » en Israël, par petits groupes ou de façon plus massive, pour fuir les persécutions, ou plus simplement pour être chez eux.

 

 

Les Kabbalistes installés à Safed, les croyants trompés par Sabbataï Tsevi, les Hassidim et les adeptes lituaniens du Gaon de Vilna, n’ont pas attendu Herzl pour considérer qu’Israël est le pays des Juifs.

Ce qui est nouveau avec le sionisme politique, c’est une ambiguïté.

 

 

Le sionisme politique largue les amarres avec l’idée de Terre Promise.

 

 

Le sionisme politique veut résoudre un problème posé par la modernité dans les termes de la modernité.

 

 

Le sionisme politique accepte les critères de la modernité en les appliquant aux Juifs.

 

 

En un mot : le sionisme politique contraint les Juifs à entrer dans la problématique moderne, ce que les Lumières et la République nationale n’avaient pas réussi à faire.

 

 

Il faut dire ceci, pour être tout à fait cohérent : le sionisme politique achève, réalise le projet assimilationniste des Lumières.

 

 

Que les Juifs deviennent un Etat nation comme les autres ! Disant ceci, on voit tout de suite la contradiction interne du projet.

 

 

Car au fond, la question est : qu’est-ce qu’un Juif ?

 

 

Si c’est le croyant d’une religion, il n’y a aucune raison, au regard des critères modernes, qu’il revendique le droit à un Etat.

 

 

Si c’est une « race », alors Hitler avait raison, et l’évidence a tort (quel rapport « racial » entre un Juif lituanien et un Falasha ?).

 

 

Si c’est le membre d’une « nation », alors les historiens rationalistes ont raison de le contester : pendant 2000 ans, les Juifs n’ont pas parlé la même langue, n’ont pas aimé la même musique ni la même nourriture, ne se sont pas habillés de la même façon, et n’ont pas été confrontés aux mêmes contextes historiques.
Et pourtant, il y a un fait juif qui transcende ces déterminations.

 

 

Un fait juif qui n’est pas strictement religieux, qui n‘est pas culturel, qui n’est pas économique.

 

 

Oserai-je dire : un fait juif qui est HALAKHIQUE ?

 

 

Un fait juif qui s’autodétermine, sans considération pour les catégories universalistes nées de l’hellénisme, du paulinisme, et du rationalisme.

Pourquoi faudrait-il donc que, aujourd’hui, au motif qu’existe l’Etat d’Israël, cette autonomie, cette indépendance au sens fort du terme, soit abandonnée par ceux qui voudraient que l’Etat d’Israël soit « un Etat comme les autres » ?
Que les Juifs, dans un souci pragmatique, disons « réaliste », tiennent compte du fait que la communauté internationale ne connaît que des nations équivalentes, je dirais que c’est « de bonne guerre ».

 

 

Il n’est pas possible d’affirmer son identité sans tenir compte de la réalité historique.

 

 

Mais pourquoi donc faudrait-il que les Juifs se laissent prendre à l’illusion moderniste ? Pourquoi donc les Juifs devraient-ils abandonner ce qui les a fait exister pendant plus de 3000 ans, et qui n’a rien à voir avec les catégories modernes de « nation » ?

 

 

Pourquoi donc les Juifs devraient-ils abandonner, renier, l’idée de la Torah selon laquelle il y a Israël ET les Nations ?

 

 

Cela n’a rien à voir avec la question de la laïcité, à laquelle les sionistes politiques tiennent tant.

 

 

Dans la Torah, l’Etat est « laïque » : réduit à sa plus simple expression de gestionnaire des affaires matérielles et courantes. Mais incompétent pour dire le vrai sur les valeurs et sur la loi.

La grande erreur, la grande illusion du sionisme politique, selon moi, consiste à penser que le nom même d’Israël puisse être banalisé au point de faire de cet Etat un Etat « comme les autres ».

 

 

Jamais Israël ne sera « comme les autres ».

 

 

Le nom même d’Israël est celui d’une singularité qui vient du fond des âges, et que personne – ni les Lumières, ni Herzl, ni l’ONU – ne pourra jamais rabattre dans l’idée étroite de « nation », de « culture », de « race », ou de « religion ».

 

 

Les Juifs, d’Israël et de diaspora, seraient bien avisés d’en prendre conscience.

 

 

Y compris dans notre intérêt à nous, fils de Noah.

 

 

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Publié dans Israël

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