L’histoire bégaie-t-elle ? Le putsch de Hitler et celui de Nasrallah

Publié le par Ofek

Menahem Macina- upjf.org
International
 
Hassan Nasrallah a appelé ses partisans à se tenir « psychologiquement » prêts à une nouvelle manifestation massive pour soutenir la formation du gouvernement d'unité nationale demandé par le Hezbollah. S’agit-il d’un bluff ou assistons-nous aux prodromes d’un putsch visant à porter le Hezbollah – et pourquoi pas son leader charismatique ? – au pouvoir au Liban ?
Alors que je rédigeais ces lignes, Pierre Gemayel, chef de file chrétien maronite de l’opposition à la Syrie dans le gouvernement libanais, tombait sous les balles de ses assassins. Après le meurtre de Rafic Hariri, ce nouveau crime d’Etat, loin de me contraindre à modifier la teneur de mes réflexions leur confère, au contraire, un plus grand coefficient de certitude.

"Le 9 novembre 1923, Adolf Hitler, un agitateur obscur d'origine autrichienne, brave la police de Munich à la tête de 3000 militants et en compagnie du prestigieux général Ludendorff, héros de la Grande Guerre" (1).
Il veut s’emparer du pouvoir par la force. Défait et déconfit, il récidivera, 10 ans plus tard, par le biais d'un vote démocratique, le seul avant la dictature et l’apocalypse nazies. N’assistons-nous pas, toutes proportions gardées, à la réédition de ce scénario à la libanaise, en la personne de Nasrallah ?
 
"Comparaison n’est pas raison", affirme sagement le dicton, qu’il convient de compléter par l’idée que "l’histoire ne se répète jamais". Pourtant, il ne se passe pas un jour sans que tel homme politique, ou tel journaliste ne croient voient une analogie entre ce qui se passe aujourd’hui et des faits qui appartiennent à l’histoire.
La veine la plus exploitée, dans ce genre d’exercice, étant incontestablement l’époque des années ’30, en général, et les agissements de Hitler et de l’Allemagne, avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier.
 
Tout d’abord, reconnaissons que les défenseurs – Juifs et non-Juifs - de l’Etat d’Israël, usent et abusent, ad nauseam, de ce paradigme. Plusieurs raisons sont à l’origine de cette attitude. Et d’abord, les Israéliens et leurs partisans sont tétanisés par le succès indéniable de la tactique palestinienne.
Ces derniers entretiennent, en effet, avec ténacité, un "conflit de basse intensité" et de harcèlement terroriste, couplé à une intense campagne de propagande victimaire accréditant l’idée que les Israéliens, anciennes victimes d’ennemis qui n’étaient pas palestiniens se sont mués en bourreaux des 'véritables' victimes, palestiniennes elles, qui luttent pour une indépendance et un continuum territorial imprescriptibles, qu’Israël est censé leur refuser arbitrairement.
 
La frustration des Israéliens est d’autant plus grande que les apparences jouent nettement en leur défaveur. La puissance militaire israélienne (même si - on l’a vu à la lumière des événements récents - elle n’est pas invincible) s’étale à la une des journaux et se réfracte sur des centaines de milliers de sites et de blogs. Cet effet de loupe met en regard, par une inversion machiavélique du symbole, le "David palestinien" affrontant à armes inégales, le "Goliath israélien", comme l’illustre le cliché ci-dessous (2).
La propagande palestinienne a parfaitement saisi, et ce depuis longtemps, tous les avantages qu’elle peut tirer de la sensibilité européenne exacerbée aux droits de l’homme et de sa compassion instinctive envers le "faible".
Dans ce schéma, les "victimes" ont toujours raison, même si leur sort est la conséquence de leur propre violence, ou de leur comportement criminel. Il suffit qu’elles aient le dessous pour que chaque "dame patronnesse" européenne en fasse ses "pauvres à soi" (3).
 
Eu égard à la propension moderne à plaquer, à tout bout de champ, sur des situations contemporaines, des 'modèles', voire des archétypes qui leur sont totalement étrangères - mais qui ont l’avantage de frapper les esprits comme le faisaient jadis les sophismes, dans les joutes oratoires – on devrait s’étonner de ce que les médias n’ont pas recouru, à propos de ce qui se passe actuellement au Liban, à une analogie, qui, pour lointaine qu’elle soit, n’en a pas moins de vraisemblance : je veux parler de ce qu’on a appelé le "Putsch de la Brasserie".
 
Osons la comparaison avec la situation actuelle au Liban. En attaquant Israël, avec des moyens considérables qui ont surpris tout le monde, Nasrallah a réédité, d’une certaine manière le putsch hitlérien.
En effet, sa stratégie visait, de toute évidence, à porter un coup, sinon fatal, du moins, lourdement handicapant, au Goliath israélien, afin de poser au David arabe, et convaincre le peuple libanais qu’avec son parti, il était le seul capable de restaurer la gloire du Liban. Il s’agissait donc bien d’un putsch indirect. Et la preuve : malgré l’échec partiel de ses projets (la force militaire israélienne, dont l’Etat hébreu a d’ailleurs usé avec une grande mesure – n’en déplaise aux ignorants qui clament le contraire) s’emparer a fait son putsch – l’aspirant-dictateur libanais n’hésite pas à jouer son va-tout et à menacer directement l’actuel gouvernement libanais (élu au moins aussi démocratiquement que le Hamas en Palestine, faut-il le rappeler ?), en s’adressant à la rue arabe.
 
Connaissant à merveille les ressorts de l’âme de ses coreligionnaires, Nasrallah appuie avec force sur les deux défauts de la cuirasse du gouvernement en place : sa dépendance – réelle ou supposée – des impurs incroyants impérialistes que sont les Occidentaux (c’est le ressort politique) ; l’insulte, faite au pur islam que défend le Hezbollah, par les dirigeants libanais dont le gouvernement d’union fait alliance avec les 'mauvais' musulmans que sont les sunnites, sans parler des méprisables non-musulmans que sont les chrétiens maronites, les Druzes, les soufis, les bahaïs, etc. (c’est le ressort religieux).
 
Mais là s’arrête la comparaison avec le Putsch hitlérien de la Brasserie. Car ce n’est pas de l’arrière-salle d’un débit de boissons que Nasrallah a lancé la première phase de son putsch, mais de son puissant fief du sud-Liban, dont les Israéliens n’ont pu réussir à le déloger, même s’ils ont fortement endommagé son infrastructure logistique et son capital immobilier. Certes, le monstre du Hezbollah a perdu beaucoup de sang, mais il est sous perfusion financière et militaire syrienne et iranienne permanente et se remet très rapidement.
 
Force est de reconnaître que, pour ce que nous en savons, la notoriété et le prestige de Nasrallah sont sortis immensément renforcés du score presque nul de l’affrontement Hezbollah-Israël.
Pour la rue arabe, le seul fait que ce groupe armé libanais ait tenu tête, ne fût-ce que quelques semaines, à la plus grande puissance militaire du Moyen-Orient équivaut à une victoire arabe de grand magnitude.
Et peu importe que ce sentiment soit largement imaginaire, l’essentiel est que la rue arabo-musulmane en soient persuadée (au fait, comment dit-on "méthode Coué" en arabe ?).
 
Quelle que soit l’issue de cette épreuve de force entre un Hezbollah surarmé et surentraîné et un gouvernement libanais faible, sans cohésion politique, et de plus en plus impopulaire aux yeux des musulmans, cette agitation est grosse de risques, surtout depuis l’assassinat de Pierre Gemayel, ne serait-ce qu’en raison de la crainte d’une nouvelle guerre civile, qui ne pourrait que se solder par la victoire du Hezbollah, seule faction libanaise à avoir gardé son arsenal militaire depuis le désarmement des phalanges.
 
Nul doute qu’Israël n’observe la situation, avec une attention extrême. En effet, il ne peut, sans courir un réel danger existentiel, laisser s’ouvrir un nouveau front arabo-musulman à sa frontière nord-ouest.
A fortiori si, sous l’égide du Hezbollah, le Liban devient un Etat islamique extrémiste. Si ce scénario-catastrophe se réalisait, il ne fait guère de doute que la synergie entre le Hezbollah et le Hamas, déjà existante sur le plan idéologique, prendrait une dimension stratégique alarmante.
Israël devrait alors faire face, non plus à une faction islamique radicale, limitée par l’autorité de l’Etat au sein de laquelle elle vit, mais au Liban lui-même, subverti de l’intérieur par un mouvement sectaire et fanatique qui a inscrit dans sa charte même la disparition physique d’Israël de la carte du Moyen-Orient en générale, et de ce le Hezbollah appelle la "Palestine historique".

Notes
 
(1) On peut lire, sur le site Hérodote, http://www.herodote.net/histoire11095.htm le récit de ce coup de force raté du futur dictateur nazi.
(2) Sur le combat de David contre Goliath, relaté dans la Bible, voir Wikipedia. http://fr.wikipedia.org/wiki/Philistins. Sur l’identification médiatique entre le David palestinien et le Goliath israélien, voir M. Macina, "«Souriez - euh, Pleurez! Merci!» Les clichés qui tuent Israël".
(3) On aura reconnu l’allusion ironique à la chanson de Brel - aujourd’hui presque oubliée, hélas : "La dame patronnesse".

Publié dans Liban - Hezbollah

Commenter cet article